02 février 2001 - n°153

Tourisme

L’ermitage du Biseux (XX)

 

Le faux ermite

Assiette découverte au Biseux
Le comté de Chiny ayant perdu le sud de son territoire au traité des Pyrénées, Montmédy, Avioth, Mont Saint-Walfroy et Yvoix sont devenus français en 1659.
Principale ville du comté de Chiny, Yvoix était un centre réputé de production et de commerce de draps, toiles et cuirs.
Pour compenser cette inestimable perte, la foire aux biseux est aussitôt ramenée dans le comté de Chiny, plus précisément à l’extrême pointe du ban de Mellier.
Le transfert de l’ermitage de la forêt d’Anlier vers la forêt de Rulles sera réalisé par un homme de main, connaissant parfaitement la région. Originaire de Villers-sur-Semois, à cinq km du nouvel ermitage, ce faux ermite aurait eu des agissements scandaleux, si on croit une lettre du curé de Villers-sur-Semois qui s’en plaint à l’évêque de Trèves. Abandonnée, la “Vieille Église” sera détruite par le feu.

 

Le respect de la tradition


Comme la “Vieille Église”, le nouvel ermitage se situe dans une vallée humide de la forêt, non plus près d’une source, mais au confluent du ruisseau de la fagne Chamison et de la Mandebras. Du bassin du Rhin, il passe à celui de la Meuse.
Si le nouvel ermitage échappe au second réseau Saint-Martin, il se trouve à seulement 600 m de la piste principale du réseau dirigé vers Mont Saint-Walfroy.
Étant mieux structuré et plus dense, le réseau de la “Vieille Église” était nettement plus important que celui du Mont Saint-Walfroy. Quant à la piste principale, elle passe à cet endroit depuis le IVe siècle (elle passait à l’origine par Hamipré et Le Sart).
Encore mieux que la “Vieille Église”, le nouvel ermitage du Biseux est exactement situé sur la transaxiale Mont Saint-Walfroy - Schnee Eifel.
Il est surtout aligné sur les deux anciens palais carolingiens de Mellier et de Longolare-Hamipré, une situation qui préparait une échappatoire pour l’avenir.


L’ermitage du Biseux


Appartenant aux forges de Mellier, le terrain avait été “abandonné par charité aux ermites”.
De l’ermitage il ne reste que quelques pierres enfouies.
Quelques sondages y eurent lieu en 1949 par le brigadier forestier A. Hubert.
Dans ce bâtiment de 3 m sur 4 m, quelques objets ont été découverts, dont une assiette et un pinceau encore englué de peinture.
Ce dernier nous rappelle que le frère Abraham gilson (né à Habay-la-Vieille) quitta l’ermitage en 1771 pour l’abbaye d’Orval où il devint un peintre renommé.
Une de ses nièces ayant épousé le bourgmestre d’Hamipré, l’église d’Hamipré possédait plusieurs oeuvres de ce peintre (celles-ci furent vendues vers 1870).
La carte Ferraris (1771 - 1778) montre un troisième bâtiment construit à quelques dizaines de mètres de l’ermitage et de la chapelle.
C’était la remise où étaient stockés les bois destinés aux baraques qui étaient louées aux marchands (ce genre de remise existait également pour les foires du Mont Saint-Walfroy).
Le champ de foire pouvait accueillir un millier de boutiques, on en comptait encore de 700 à 800 à la fin du XVIIIe siècle.

 

Les foires


Plus récentes, les foires au Biseux sont mieux connues que celles de la forêt d’Anlier.
La foire primitive s’y déroulait le 30 août, à la fête de saint Fiacre, le patron des ermites.
Depuis 1767, une seconde foire dédié à saint Quirin y a lieu le 30 avril.
ces foires étaient parmi les plus importantes du pays.
On raconte que l’on y vendait 10.000 aulnes de drap et de toiles (11.880 m), soit la distance séparant le Biseux et Hamipré.
A côté des laines, des toiles et des cuirs produits en Ardenne, on trouvait des draps de Verviers, du Limbourg, d’Aix-la-Chapelle et de Reims, des molletons de Beauvais, des soieries de Lyon, des dentelles et des mousselines, des souliers et des chapeaux, tout ce qui touche l’habillement.
Il y avait également des outils de Bruxelles, de la quincaillerie de Solberg, des joujoux de Nurenberg, du sucre et du café.
D’autres marchandises provenaient des foires de Francfort et de Leipzig.
Certains marchands n’hésitaient pas à faire 70 km pour s’y rendre, sans parler de ceux qui venaient d’Outre-Rhin.

 

Une première menace


Depuis le transfert des foires dans la forêt de Rulles, Habay-la-Neuve ne se trouvait plus sur le passage des gens venus du sud (de Vance où se rassemblaient les pistes), l’industrieux village en prit ombrage et devint jaloux.
La seconde foire n’ayant pas l’octroi royal, Habay-la-Neuve obtient de l’empereur le droit d’organiser les deux foires dans ses murs en 1788.
Malgré l’interdiction, la foire du 30 avril se déroula normalement au Biseux en 1788, à la grande fureur des gens d’Habay.
La foire du 30 août n’étant pas interdite au Biseux à cause de son ancienneté, une bande armée venant de chez le notaire Thiery vint de nuit incendier les bois et les baraques déjà montées pour la foire qui devait y avoir lieu quatre jours plus tard.
Malgré ces sérieuses menaces, les foires continuèrent de plus belle au Biseux.


La fermeture


Suite à l’invasion de l’armée française lors de la Révolution, les marchands allemands ne viennent plus au Biseux, le commerce ne s’y fait plus que de Français à Français (nous étions devenus Français).
Fidèle à ses principes révolutionnaires, la République française supprime le pèlerinage en 1801; les foires le seront trois années plus tard.


L’exil


Ayant perdu leur authenticité depuis leur transfert à Habay-la-Neuve, les deux foires sont boudées par les marchands.
La vilaine réputation d’Habay n’était pas pour arranger les choses.
Les toiles ne s’y vendent plus que le jour précédant les foires.
Pour conjurer la malédiction, Habay-la-Neuve change la date de ses deux foires en 1874.
C’est sans doute alors que l’antique foire est transférée à Marbehan, village le plus proche de l’ancien ermitage du Biseux, village qui dépendait naguère de l’église Saint-Martin de Villers-sur-Semois.
Même en bout de course, l’antique foire revient sous la protection de saint Martin.
Au début du XXe siècle, la foire de Marbehan se déroulait trois fois par an.

 

Les foires de Léglise


Face à la montée de la normalisation, les foires en forêt étant condamnées à plus ou moins brève échéance, un des prévôts des seigneurs de Neufchâteau avait proposé de les transférer à Léglise, sur la route d’Habay-la-Neuve à Neufchâteau.
La démarche resta sans suite car le succès des foires dépendait de leur contexte sacré et ancestral.
L’antique foire ayant quitté Habay-la-Neuve, Léglise organise ses propres foires en 1874, les 5 mars, 4 juin, 5 août et 5 novembre.
Ces foires seront plus tard au nombre de six: 1er janvier, 5 mars, 1er mai, 2 juillet, 3 septembre et 5 novembre.
L’interconnexion Au cours de l’année 1907, les foires de Marbehan, de Léglise, de Martelange, de Vaux-sur-Sûre (ancienne dépendance de l’église de Nives), de Meix-devant-Virton et de Muno sont subitement supprimées.
Toutes ces foires rurales se trouvaient à l’origine dans la juridiction d’une église Saint-Martin.
Seules les foires de la ville d’Arlon continuent à se dérouler à l’ombre d’une église Saint-Martin.
Remontant aux environs des années 520, celle-ci est antérieure au réseau Saint-Martin. Au cours de sa très longue existence, cette église changea deux fois de place. Cet étrange mouvement unanime est en fait un geste de solidarité envers Mont Saint-Walfroy qui venait d’être mis sous séquestre par les anticléricaux alors au pouvoir (arrêté préfectoral du 13 décembre 1906).
Ainsi s’achève l’histoire des foires liées aux réseaux Saint-Martin.
Mais les foires internationales de l’Ardenne ne sont pas mortes au Biseux en 1804, elles réapparaissent plus loin sous une autre forme.

H. Gratia
Légende de la photo :
Assiette découverte au Biseux
(collection A. Geubel)

Le couvent de Narcimont


L’anticléricalisme des Français au début du siècle eut d’autres répercussions encore plus inattendues dans l’ancien ban de Mellier, à 8 km de l’ancien ermitage du Biseux et à 2 km de Léglise.
en mars 1904, un groupe de religieuses venant de Saint-Jacut-de-la-Mer (nord de la Bretagne, 570 km) débarque à Narcimont.
La famille Kenler leur avait donné, en rente viagère, leur maison et des terrains.
Cette maison se situe à l’entrée du village, côté gauche en venant de Wittimont.
Appartenant à une congrégation vouée à l’enseignement, ces religieuses s’adonnèrent à l’agriculture, ne négligeant pas de s’occuper de temps à autre d’élèves pensionnaires étrangères à la région.
Trois religieuses étant mortes à Rancimont, elles furent inhumées dans le cimetière qui est situé dans un bois, à 250m au nord du couvent.
La famille Kenler y avait sa tombe.
Le clergé étant toujours omnipotent à l’époque, l’évêque de Namur avait interdit au couvent d’accueillir des paroissiens de Léglise aux offices les dimanches et les jours de fête.
Une chapelle ayant été aménagée dans une grange, seules la famille Kenler et les domestiques agricoles du couvent étaient autorisés à assister à la messe dite par l’aumônier.
D’origine française également, cet aumônier habitait une maison voisine.
Profitant des troubles de la guerre, trois familles ont réussi à faire inhumer leurs morts dans le cimetière du couvent.
Plus personne n’y sera enterré après 1918.
Trois années plus tard, les religieuses retourneront en France.
Comme l’ancien cimetière de Warmifontaine, celui de Narcimont est envahi par la végétation. A côté des toiles, Arduina portait également toutes ses attentions aux chevaux, c’est ce que nous verrons prochainement.

 

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