03 mars 2000 - n°139

Région

La bataille des petites écoles

Tout le monde se souvient de l’épisode tragique de la fermeture de la petite école de Tournay (Neufchâteau). Victime du phénomène démographique rural, elle ne se relèvera pas du manque d’élèves. A la rentrée de septembre 1998, les parents ont trouvé porte close. Depuis que le Parlement de la Communauté française a voté le décret réformant l’enseignement fondamental, les villages de moins de cinq cents habitants doivent être vigilants. Les nouvelles normes indiquent, par un simple calcul de natalité, que les écoles de ces villages sont menacées si la courbe démographique est en baisse.

A la veille de la venue du ministre de l’éducation en charge de l’enseignement fondamental dans la commune de Neufchâteau, notre journal est allé à la rencontre de deux petites écoles, celles de Massul (Neufchâteau) et de Les Fossés (Léglise). Les parents des élèves nous ont fait part de leurs inquiétudes et de leur agacement face au raisonnement budgétaire qu’on leur tient sans cesse.

Vivre sous la menace de fermeture

L’école de Massul compte dix enfants issus de sept familles. Pour l’ensemble des villages de Massul et de Molinfaing, il y a suffisamment d’enfants pour assurer la vie de l’école, tant pour la section primaire que pour une section maternelle. Mais voilà, il n’existe pas de maternelle à Massul.

Lorsque dans une famille, des enfants sont en âge de fréquenter l’école, les parents se mettent à la recherche d’une section maternelle ailleurs qu’au village puisqu’il n’y en a pas. Puis les enfants grandissent... Le premier entre en primaire et le second entre en maternelle. Un choix s’impose aux parents : mettre le premier à l’école du village et courir ailleurs pour le second qui est en maternelle ou privilégier la facilité, maintenir les deux enfants sur le même site scolaire, c’est-à-dire ailleurs qu’à Massul.

Le village n’a jamais bénéficié d’une section maternelle. Évidemment cette situation a toujours compliqué la vie des parents. Pourtant l’école primaire a toujours existé mais en traversant des périodes difficiles sous la menace de fermeture.

Aujourd’hui, elle rôde à nouveau comme un fantôme qui revient dans un cauchemar dont on ne parvient pas à se défaire.

Lassés de cette situation usante, les parents des élèves de Massul lancent un nouvel appel au secours.

Face à la rationalisation

Au fil des années, les arguments se sont aiguisés. La question de la désuétude de la petite école est balayée d’un revers de la main : "Quand il y a la volonté, un conseil communal a vite fait de décider d’installer un module", réplique un parent agacé.

Maintenant, il est question de la qualité de vie des enfants, des familles, du village, d’encourager les enfants à aller à l’école à pied ou à vélo, de favoriser les contacts intergénérations et les rassemblements occasionnés par les fêtes comme la St-Nicolas, Noël, la fête des mères...

L’inquiétude des parents et des sympathisants de l’école est nourrie par le réflexe de rationalisation qu’ont les gestionnaires publics. Tout est ramené à une valeur chiffrée et à une logique de gestion budgétaire. Le discours qui brandit la bonne gestion des fonds publics passe mal.

En cause, le décret de la Communauté française qui condamne lentement les petites écoles et qui vide les villages de lieux de rencontre et de vie. La mauvaise gestion du problème par les pouvoirs communaux qui ont tendance à regrouper les écoles par souci d’économie. Et puis des paroles qui vexent, comme celles de l’ancienne ministre Laurette Onkelinx qui estime que "sous un certain nombre d’élèves, la qualité pédagogique risque de pâtir" et que si l’école descend sous la norme, c’est que "la plupart du temps une partie importante des parents n’avaient pas fait confiance à l’école du village".

Le cas de Massul mérite que l’on s’y attarde, mieux, qu’on y réfléchisse sérieusement.

L’absence de section maternelle défavorise l’école, crée un éloignement des élèves potentiels et menace l’existence de celle-ci. Cette situation devrait interpeller les responsables locaux pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, il n’est pas bon pour une école d’être perpétuellement menacée de fermeture. Cela encourage les parents à anticiper la fermeture et à placer leurs enfants ailleurs. L’incertitude qui règne en septembre est très néfaste.

Observons aussi la situation géographique de Massul-Molinfaing. Situées à une proximité envieuse du carrefour autoroutier, ces deux localités sont exposées à une expansion probable et rapide.

Enfin, l’école en soi est un argument fort pour attirer les jeunes ménages dans une localité.

En menant une politique de lotissement et d’encouragement à la construction, Massul et Molinfaing subiraient une poussée démographique. Nul doute que cela résoudrait les problèmes de population de l’école en question.

L’embarrassant recrutement d’élèves

Pour relever les effectifs nécessaires à la survie de l’école, parents et instituteurs doivent quelquefois se livrer à du recrutement ennuyeux. Convaincre des parents désintéressés crée parfois des tensions fâcheuses. Le recrutement met souvent en concurrence des écoles d’un même réseau dépendant d’un même pouvoir organisateur. Cela engendre des conflits dont parents et enseignants se passeraient bien.

En général, dans tous les villages, une partie des enfants est scolarisée ailleurs que dans l’école de son village. Mais cela se fait au profit des centres qui, eux, ne connaissent pas spécialement le problème de manque d’effectifs.

Il faut donc considérer la question de la concurrence des écoles avec plus d’attention pour éviter justement que les écoles exposées à ce problème n’en souffrent exagérément. La population scolaire est très variable en milieu rural et des règles inadaptées produisent des situations néfastes, voire désastreuses.

Enfin, il faut évoquer la question de la qualité de l’enseignement dispensé dans les petites écoles. Il existe certains préjugés sur les écoles à classe unique (faibles moyens, difficultés de gérer plusieurs âges à la fois...). Le fait d’avoir un seul enseignant pour six années est parfois mal envisagé.

Toutefois, ces petites écoles offrent de nombreux aspects positifs. A titre d’exemple, le travail en cycle pratiqué dans les écoles rurales est maintenant imposé dans toutes les écoles du fondamental.

Maintenir les petites unités, c’est offrir une diversité d’écoles : petite, grande ou moyenne, parfois l’une convient mieux à un enfant qu’une autre !

Toutefois, il faut éviter de maintenir trop longtemps une classe avec un effectif trop bas. Ce n’est bon ni pour l’avenir de l’école, ni pour l’épanouissement de l’enfant.

Le sauvetage d’une école

Les parents ont sauvé la section maternelle

Il est intéressant de se pencher sur le cas de l’école de Les Fossés. La section maternelle fut sauvée de justesse à la rentrée de septembre grâce à l’obstination des parents.

Le village ne comptait que trois enfants pouvant être admis en maternelle. Or, pour maintenir la section ouverte, il en fallait minimum huit. Inévitablement, on se dirigeait vers la fermeture si l’on ne faisait rien.

Emputée de sa section maternelle, l’école allait se fragiliser. Très vite, les parents des élèves ont pris la mesure du danger. Sans la section des petits, l’école est moins attractive et offre moins de services aux parents. Une fois les habitudes prises sur un autre site scolaire, le retour de l’enfant à l’école primaire de Les Fossés est incertaine et hypothétique.

Sans attendre la rentrée de septembre, les parents, réunis en assemblée lors d’une soirée d’information, prennent conscience du problème. Ils s’organisent en comité qui aura pour objectif de valoriser et soutenir l’école. Des animations récréatives pour les enfants sont mises sur pied, une caisse est constituée en vue d’intervenir pour certains achats et des réunions de parents sont programmées pour réfléchir à l’action à mener pour sauver la section maternelle.

Le comité de parents comprend vite qu’il ne faut pas attendre de miracle et que les élèves manquants devront être trouvés quelque part.

Débute alors une longue période durant laquelle les parents vont aller à la recherche d’élèves potentiels en veillant à ne pas débaucher ceux des écoles voisines. La tâche est ardue et malaisée.

Rapidement, certaines réalités s’imposent. L’absence de garderie a déjà éloigné un certain nombre d’enfants qui auraient pu fréquenter l’école de Les Fossés. Une garderie devient indispensable pour obtenir l’accord de certains parents qui ne sont pas contraires à placer leurs enfants à Les Fossés.

La menace de fermeture de la section maternelle, la rumeur et la mauvaise information créent une insécurité, une peur de devoir "recaser" son enfant ailleurs si l’école devait fermer fin septembre. L’incertitude joue en défaveur de Les Fossés.

Il va falloir beaucoup de patience, de volonté, voire d’acharnement, pour que le comité des parents parvienne, la veille de la rentrée, à réunir les huit enfants requis pour maintenir sa section maternelle ouverte. Tout le monde poussera un ouf de soulagement le 1er octobre quand l’échéance sera tombée définitivement.

L’exemple de Les Fossés

L’exemple de Les Fossés est intéressant a plus d’un titre.

Comme bien d’autres écoles rurales, ce village de l’entité communale de Léglise traverse un période où la démographie de sa jeune population est à la baisse. La conséquence directe de cette situation est la menace de fermeture de l’école, dans notre cas, la section maternelle.

Il faut souligner que cette menace influence le comportement des parents. Par manque d’information, l’école est souvent considérée comme fermée alors que rien n’est confirmé. D’autre part, le sentiment d’insécurité est croissant à l’approche de la rentrée du mois de septembre par peur de placer son enfant dans une école et de devoir le déménager un mois plus tard pour cause de fermeture.

Le comité des parents peut jouer ici un rôle majeur. Associer le village à la sauvegarde de l’école est très important. D’une part, cela permet de sensibiliser la population au rôle que joue l’école au sein du village. Car en général, les gens ne sont pas indifférents à ce problème, mais disons qu’ils ne sont pas préoccupés parce qu’ils n’ont pas d’enfants en âge d’être scolarisés.

Evoquons la question de l’organisation d’une garderie. Sujet délicat, on s’en doute, tant les avis sont partagés.

L’organisation de garderies doit faire l’objet d’étude au cas par cas. D’une école à l’autre, la demande est très variable. Mais dans certains cas, le sujet est sensible parce que cela peut influencer le nombre d’élèves et mettre en balance le maintien de l’école.

Les garderies ne s’imposent pas dans le milieu rural comme en zone urbaine. Souvent, à la campagne, les grands-parents se chargent des enfants, mais ce n’est pas le cas pour tout le monde. Les nouvelles familles, par exemple, ne peuvent pas compter sur cet avantage si elles sont éloignées de leurs parents. Pour elles, les garderies sont indispensables.

L’ouverture de garderies est un phénomène en croissance et il y a gros à parié, vu l’évolution de la société, que la demande va continuer à croître.

Les pouvoirs organisateurs doivent être attentifs à cette question car elle peut influencer l’équilibre de la population d’une école.

A propos de la population scolaire, il faut observer l’importance d’une section maternelle pour un site scolaire. C’est en quelque sorte la pépinière de l’école, son avenir. Une fois les habitudes prises en maternelle, il n’y a plus qu’à traverser le couloir ou la cour de l’école pour rejoindre l’école primaire que l’enfant et les parents connaissent déjà... Il y a quelque chose de rassurant.

Les parents de Les Fossés ne se sont pas trompés : en sauvant la section maternelle, ils donnent plus de chance pour l’avenir de leur école tout entière.

Une fois fermée...

Il n’est pas facile de rouvrir quelque chose de fermé, d’autant plus s’il s’agit d’une école. Néanmoins, il n’est pas trop difficile de rouvir une implantation (section d’une école). Deux choses sont toutefois nécessaires : un contexte favorable et une volonté politique.

En 1989, à Neufchâteau, sous la législalture du bourgmestre M. Lambrechts, l’administration communale ouvre une section maternelle à Namoussart. Un an plus tard, la section primaire verra le jour alors que l’école avait été fermée vers 1983/84..

L’ancien bourgmestre M. Lambrechts souligne bien le contexte de l’époque : "La campagne électorale nous a sensibilisés au problème. Namoussart réclamait une école. Mais il faut beaucoup de volonté de la part de tout le monde pour parvenir à la réouverture. La concertation est nécessaire. Il faut s’assurer qu’il y a suffisamment d’élèves pour plusieurs années. Si tout le monde, les politiques comme les parents, manque de bonne volonté, on ne va pas loin...".

Le rôle des communes

Les écoles rurales font souvent partie du réseau communal. Les pouvoirs locaux ont donc une faculté d’initiative, d’où leur responsabilité face au problème. Fréquemment accusées de faire de la gestion budgétaire en négligeant le service à la population, les communes donnent l’impression de gérer les écoles comme un fardeau. La rationalisation des coûts est donc leur logique.

Face à cette situation, les comités de parents ont un rôle important à jouer pour rappeler aux édiles que l’école est un service aux citoyens et qu’il ne faut pas le négliger.

L’action des parents de Les Fossès s’est inscrite dans cet esprit. Ils n’ont pas manqué d’interpeller le pouvoir communal pour attirer leur attention sur l’importance qu’ils accordaient à leur école et ont sollicité l’aide de l’administration communale pour mettre en place une garderie afin que l’école conserve toutes ses chances de maintenir sa section maternelle.

En conclusion, on peut affirmer qu’une école dynamique et en bonne santé est le fruit d’une politique prévoyante, soutenue par une vigilance et un engagement des parents, sans oublier un corps professoral épanoui.

Olivier Weyrich

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