| 06 janvier 2004 - n°231 - 232 - 233
La vocation de la terre
Quelques repères historiques nous expliquent la situation des agriculteurs ces 40 dernières années. C’est la crise : vache folle, dioxine, fièvre aphteuse, nouvelle réglementation… Les temps sont difficiles. Dans les années ’80, il y avait près de 45000 fermes en activité. Aujourd’hui, il en reste à peine la moitié. Les agriculteurs ne représentent pas plus de 2 % de la population belge. Il y a de quoi s’effrayer de voir disparaître un patrimoine, puisque c’est bien de patrimoine qu’il s’agit. Ce livre est nourri de confidences, de paroles directes, de peurs de la solitude, du surendettement, du suicide… La parole est donnée à ces gens encore attachés à la terre. Ce sont les derniers témoins d’un monde qui s’en va. Il y a dans cette profession – plutôt faudrait-il parler de vocation – quelque chose de folklorique, un rapport avec la religion, un respect de la nature, des vertus telles que courage, dévotion et résistance. Les témoignages sont classés en grands thèmes qui nous permettent de recadrer l’image, jusqu’alors décalée, que nous avions du monde agricole. C’est un appel à plus de compréhension. Sepul et Olsson ont été trouver les fermiers chez eux, dans leur étable, leur cuisine, leurs champs, les trouvant parfois en bottes les pieds dans le fumier. Eux aussi ont mis les pieds dedans. C’est ce qui rend ce livre si humain, si profond. Les photos qui illustrent les témoignages sont prises sur le vif, immortalisant un quotidien proche de nous et pourtant terriblement méconnu. Un quotidien qui a ses lois, son jargon, ses traditions, ses plaisirs et ses angoisses. Sont intercallées aussi des descriptions de paysans d’ailleurs, du Vietnam, de Mauritanie, d’Inde, régions chères aux auteurs. Extrait : “L’autre soir, nous avons ramené les bêtes à la ferme pour les traiter contre la gale. On a eu fini vers dix heures du soir. Pour les remettre aux champs, je n’avais pas envie de prendre la bétaillère. Nous avons traversé le village sans un bruit. J’avais peur que les gens ne discutent. Ils n’ont rien entendu ou n’ont rien voulu entendre. J’ai trouvé cela beau de voir ce troupeau avancer dans la nuit, de n’entendre que le bruit des sabots.” (Anne-Françoise Georges, Verdenne). C’est presque de la poésie… Gens de la terre, témoignages d’agriculteurs et d’agricultrices en Wallonie. éditions Labor. Fondation Roi Baudouin. Photos Cici Olsson et René Sepul, septembre 2003, Bruxelles. C. Lahaye
Légendes de Haute-Sûre
On tombe sur deux palefreniers propriétaires de chevaux, un visage candide qui fait penser à la mort, des fers (ceux des chevaux) invertis (comme le sucre ? à moins de prendre le terme vieilli ?), des remarques étymologiques signalent que Bod- serait issu du nom propre “ Bodo ”. Du coup, on retourne à l’introduction pour constater qu’il s’agit de traductions, complétées d’explications. C’est vrai que la quatrième de couverture parlait d’étude ! Comme un soufflé qui retombe, on s’enfonce dans son fauteuil bien décidé à user le livre jusqu’au bout puisqu’on l’a acheté. Mais bon sang, l’Ardenne regorge de légendes, d’histoires fabuleuses. N’a-t-elle pas d’auteur à la hauteur ? Des gens qui ont l’art de vous captiver, de vous manger la soirée et une partie de la nuit… quitte à signaler au bout de l’ouvrage, ou en bas de page, des remarques sur la toponymie ou les coutumes de chez nous. Rien ne sert de s’énerver sur le livre, chacun a le droit de présenter un sujet comme il le veut. L’ennui c’est qu’à l’heure qu’il est, la librairie est fermée… tant pis pour les légendes qui vous embarquent au fond des bois, peuplés d’êtres curieux. B. Herry
La passion des vieux tracteurs
Paul est “ tombé dans le tracteur ” à l’âge de 14 ans quand il est entré comme apprenti chez Édouard Cop à Sibret, un mécanicien en machines agricoles. Il ne faisait que le tracteur Hanomag. Cela explique tout, ou du moins l’origine. Après son apprentissage, il devient mécanicien et travaille jusqu’en 1977. Hanomag, c’est une marque allemande et tous ceux qui ont mis les mains dans le cambouis le disent, c’est de la belle mécanique. Quand Paul voit une pièce, il peut dire de quel modèle de tracteur cela vient. Depuis, il a quitté le garage agricole pour devenir chauffeur de bus, mais il travaille surtout au garage. Il démonte et remonte les bus. Après sa journée, dès qu’il a une heure il va voir ses tracteurs. Là, il ne compte pas ses heures. Il y a un modèle sur lequel il est occupé depuis quatre ans, et ce n’est pas fini. Grâce à son expérience professionnelle, il a vu tous les modèles : les premiers n’avaient pas de cabines. Il y a eu des cabines fermées avec des toiles et plus tard des cabines fermées en tôle.
Le premier vieux tracteur… et les suivants
Pour Paul, c’était aussi un vieux rêve. En attendant de le réaliser, il avait déjà ramassé de vieilles rasettes, de vieux vans, de vieilles batteries… “ On a toujours aimé tout ce qui touchait au monde agricole. Tous les tracteurs ne sont pas immatriculés, bien sûr.” Si les deux frères aiment restaurer les vieux moulins, repeindre et trouver la pièce qui manque, ce n’est pas pour laisser les tracteurs prendre la poussière au garage. Ils participent à des rassemblements, cinq ou six fois l’an et surtout l’été, et découvrent du pays, des amis. Parce qu’ils ne sont pas uniques dans leur genre, il ne faut pas croire. Il existe tout un réseau de “ potes ” amoureux des anciens Renault, Massey, Ford, Fergusson… Les amis des amis donnent aussi un coup de main, parce que pour transporter tous ces tracteurs, il faut des semi-remorques… avec la remorque surbaissée et aussi une grue à l’occasion.
L’homme qui parle au tracteur !
C’est d’ailleurs une histoire qui a fait le tour de la région. Quand un étranger étonné rapporte qu’il a vu quelqu’un qui parlait à son tracteur, les initiés savent très bien de qui il parle. “ Quand il ne démarre pas, je me fâche dessus ! S’il patine et qu’il ne veut pas avancer, je l’encourage. C’est une compagnie. Et puis, on le comprend rien qu’à écouter le ronron du moteur.” Son premier tracteur, Yvon l’a démonté dans la pelouse derrière chez lui. Il a vraiment “ tout” démonté. Il a toutes les photos. Si ce n’est pas beau un bloc moteur déposé sur des blocs en béton ! “ Au début, ma femme n’était pas contente, dit-il penaud, mais maintenant, je crois qu’elle s’habitue. Ou alors, si elle crie, je ne l’entends plus.” La famille est entrée dans le jeu et comme elle est nombreuse, les petits neveux sont encore plus nombreux et presque tous mordus. Donc maintenant, pour la Saint-Nicolas, Noël, les anniversaires, on achète des tracteurs, des petits, des grands et des moyens. Il y en a partout, de tous les modèles, de toutes les couleurs… et il en manque toujours. Un tel n’a pas celui-là, tandis que l’autre a celui-ci en double. Béatrice Herry |
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