10 & 17 décembre 1999 - n°135-136

Chronique du 800e anniversaire de Neufchâteau

Avec la fin de l’année se clôture le jubilé de la ville de Neufchâteau. Le 800e anniversaire a permis à toute la population de se pencher sur son histoire. D’en savoir un peu plus sur son passé. Notre chronique du 800e trouve ici son terme. Pour cette dernière page, Henri Gratia évoque saint Walfroy et remonte les pistes de l’Ardenne.

Saint Walfroy, cet inconnu (XII)

La nouvelle religion

Réseau des pistes à travers la Provicne. Les points représentent les chapelles et églises St Martin Après avoir longtemps été persécutée par les Romains, la nouvelle religion chrétienne est enfin reconnue en 313 par l’empereur Constantin, mais celui-ci ne se convertira lui-même que onze années après son propre décret. Deux siècles plus tard, l’aristocratie mérovingienne d’Arlon se construit une très grande chapelle funéraire dédiée à saint Martin. Ancien soldat romain, saint Martin est -dès sa mort en 397- devenu le saint le plus populaire de toute l’Austrasie, il est évidemment le patron des Mérovingiens. Saint Martin ayant à deux reprises traversé nos régions en suivant la chaussée romaine Reims-Trèves, les historiens y voient là la cause probable de la prolifération des églises qui lui sont dédiées.

La nouvelle religion n’ayant pas encore touché les campagnes au milieu du VIe siècle, les pélerins viennent toujours nombreux et de loin sur la montagne sacrée de l’Ardenne où se dresse le menhir d’Arduina, à seulement 10 km d’Yvoix (Carignan) où une église Saint-Georges existe déjà depuis un certain temps.

Admirateur de saint Martin

Quoique d’origine lombarde, saint Walfroy avait depuis sa tendre enfance une dévotion particulière pour saint Martin, tout en ignorant encore tout de sa vie et de ses mérites. Avec son maître saint Iriex (ou Yrieix), il se rend au tombeau de saint Martin à Tours où il récolte un peu de poussière. Par miracle, cette poussière s’est multipliée lors du chemin du retour. Simple diacre venant du Limousin vers 565, saint Walfroy arrive avec quelques frères sur la montagne sacrée de l’Ardenne. Une de ses premières tâches est d’y construire une chapelle dédiée à saint Martin.

L’extraordinaire exploit

Pour attirer l’attention des pélerins, saint Walfroy s’installe au sommet d’une haute tour en bois où il reste debout en prière, par tous les temps, n’en descendant qu’en cas d’absolue nécessité. Les ongles de ses pieds tombent en hiver et des glaçons pendent à sa barbe. De cette manière, il peut évangéliser les curieux venus l’examiner sur son espèce de mirador (et non sur sa colonne en pierre comme on le raconte).

Aidé par un groupe de convertis, il peut enfin renverser l’énorme pierre qu’il s’empresse aussitôt de réduire en poudre avec des marteaux en fer. Le soir même, il est entièrement couvert de pustules malignes. après s’être enduit le corps de l’huile qu’il avait rapporté de la basilique Saint-Martin de Tours, il s’endort brisé. Au réveil, il est miraculeusement guéri. Plutôt qu’une vengeance du malin comme il le pensait, notre brave homme était tout simplement particulièrement allergique à la poussière qui s’était plaquée sur son corps affaibli et en pleine transpiration sous l’effort intense.

La présence de ce curieux personnage perché sur sa tour ayant fait grand bruit, les évêques du pays viennent le trouver pour lui imposer de mener une vie plus raisonnable, le climat ne permettant pas d’y vivre en stylite comme en Orient. L’ayant quelque peu éloigné de sa montagne, ils vont même jusqu’à lui détruire sa tour. Les évêques lui reprochèrent surtout d’avoir évangélisé, cette mission étant à l’époque le monopole des évêques et de leurs délégués. S’étant soumis, saint Walfroy deviendra le doyen du décanat d’Yvoix, sa juridiction s’étendra jusqu’à Orgeo, Longlier, Ebly et Léglise (Orgeo et Longlier n’existaient pas encore à l’époque, Ebly et Léglise peut-être).

Envoyé en ambassade par le roi de Bourgogne auprès du roi d’Austrasie en 585, le grand historien saint Grégoire de Tours fit un détour afin d’interviewer lui-même saint Walfroy pour pouvoir raconter avec précision les détails de son exploit peu banal. Ils furent tous deux témoins d’un phénomène rare sous nos latitudes, des aurores boréales qui eurent lieu trois nuits de suite. Comme le récit ne parle pas des suites de son oeuvre d’évangélisation, celui-ci n’a guère retenu l’attention des historiens. Lors de l’année Saint-Martin en 1960, la relation entre les nombreuses églises Saint-Martin et l’évangélisation avait été soulignée, mais l’affaire resta sans suite car les historiens ne sont vraiment pas curieux, c’ était pourtant la clé d’accès à tout un monde absolument oublié.

Le réseau Saint-Martin

Après la destruction de l’ancien menhir d’Arduina, l’endroit devenu le Mont Saint-Walfroy attire de plus belle les pélerins qui suivent toujours jusqu’à Amberloup l’ancienne piste d’Arduina datant du néolithique. Après Amberloup, ils empruntent désormais la nouvelle piste qui avait été déviée vers l’est deux siècles plus tôt. L’ancien domaine de chasse des empereurs romains était sans doute encore exploité par la nouvelle cour royale, la présence de tombes mérovingiennes sur le site de la villa de Moyen-Izel tend à le confirmer.

De part et d’autre de cette piste centrale, de nombreuses pistes secondaires viennent se greffer. La profonde forêt d’Ardenne étant pratiquement désertée depuis trois siècles, des relais vont rapidement jalonner tout le réseau des pistes afin de guider, de réconforter et d’accueillir les nombreux pélerins. La petite chapelle Saint-Martin qui est adjointe à chacun des relais permet encore aujourd’hui de suivre ce réseau rapidement mis en place, au plus tard au début du VIIe siècle. La majorité de ces anciennes chapelles sont devenues des églises, certaines ont changé de saint patron, quelques-unes ont disparu. La piste centrale passait donc par Amberloup, sans doute Remagne, Bercheux, Ebly, Léglise, Rulles, Fratin, Robelmont et Thonne-la-Long, avant d’arriver à Mont Saint-Walfroy. Les chapelles de

Rulles et de Fratin seront remplacées parl’église de Villers-sur-Semois. Une piste venant de la Famenne passait par Saint-Martin de Lorcy, Séviscourt et Bercheux, une autre par Transinne, Sensenruth (village disparu près d’Ochamps), Warmifontaine et Rulles. Une piste venant du grand duché de Luxembourg passait par Martelange, la " Vieille Eglise " de la forêt d’Anlier et Léglise.

La Tradition

Certaines de ces églises Saint-Martin et d’autres également fort anciennes allaient cacher sous leur autel une base de colonne de la Tradition remontant à l’époque romaine, comme à Amberloup, Villers-sur-Semois, Ethe, Latour, Mussy-la-Ville, Messancy et Wolkrange, plus rarement un tambour de cette même colonne, comme à Aldringen et à Jamoigne. Quelques-uns de ses monuments antiques sont toujours en place dans leurs églises. Un nouveau fragment de colonne découvert en 1878 était — jusqu’il y a peu — déposé dans l’église Saint-Martin du Vieux-Virton.

Treize siècles après son abandon au Bas-Empire, l’ancienne piste directe Amberloup-Mont Saint-Walfroy sera à nouveau marquée à hauteur de ses antiques relais par une église dédiée à saint Walfroy, près du polissoir du Sart à Montplainchamps, et près du temple romain à Pin-Izel. Au début du XXe siècle, les pélerins de Warmifontaine se rendaient à Mont Saint-Walfroy en char à bancs. A Warmifontaine comme à Neufchâteau, ce pélerinage a toujours ses fidèles.

H. Gratia

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