10 & 17 décembre 1999 - n°135-136

Artisanat

Souvenir de vacances

C’est en hiver qu’il fait bon se remémorer les vacances d’été. Une mamie raconte ses vacances d’après-guerre à ses petits-enfants.

Mes vacances quand j’étais petite? Et bien, je les ai toujours passées dans la famille des grands-parents, des oncles et des tantes. Comme tous étaient fermiers, les journées étaient rythmées en fonction des travaux saisonniers.

Je m’y retrouvais avec des cousins, des cousines, des voisins, des voisines, et pour moi, c’était la fête. Pas question de faire la grasse matinée. Après le déjeuner, si pas avant, nous allions, suivis de " Mirzette " le chien fidèle, rechercher les vaches pour la traite du matin. Nous aidions à turbiner le lait, à laver tous les éléments de la turbine, nous reconduisions les vaches aux champs.

Pas question de traîner en chemin. Les tantes nous attendaient pour la préparation du dîner. Pendant ce temps, avec les cousins, grand-père soignait le bétail, gros et petit.

On pouvait dire que l’on " turbinait " toujours dans une ferme, mais, on trouvait cela normal.

Après le travail, les jeux.

Pas de jouets clinquants et coûteux, mais des jouets fabriqués avec les moyens du bord. Pour la dînette, quelques boîtes de conserve servaient de casseroles, des boîtes de cigare, bien lavées naturellement, devenaient des assiettes, les rares bouchons de bouteilles étaient nos petites tasses et, des bâtonnets pour les couverts.

Qu’allions-nous manger et boire?

Les fruits et les légumes du jardin tout proche, étaient des aliments succulents et écologiques comme diraient certains aujourd’hui. Quant aux boissons, ni berlingots de jus, ni limonade, ni coca, rien de tout cela, simplement une eau pure tirée du puits que nous améliorions parfois avec un peu de sucre, de vinaigre et quelques fruits fraîchement cueillis. C’était un breuvage rafraîchissant et délicieux.

D’autres jeux nous attendaient, filles ou garçons.

Une vieille ficelle servait de bride à un cheval improvisé, une ficelle plus longue devenait corde à sauter, une planche plus ou moins rabotée et fixée à une grosse branche de cerisier nous balançait de plus en plus haut. Rien à envier à la balançoire métallique d’aujourd’hui. Une planche plus longue, dénichée au fond d’un hangar, et placée sur un rondin de bois devenait une bascule.

Les filles, assises à l’ombre d’un marronnier, confectionnaient des bijoux avec les marrons, les faînes et les glands récoltés la veille. Des cerises suspendues à leurs oreilles complétaient la parure. Le coffret, pour leurs précieuses boucles d’oreilles, était tout proche : une bouche gourmande qui avait résolu, en ce temps, le fameux problème de rangement. En voyant vos chambres aujourd’hui encombrées, pour ne pas dire noyées, sous l’amas de jouets reçus à l’occasion des fêtes et des anniversaires, vos mamans voudraient peut-être revivre cette époque d’après-guerre.

Les garçons de leur côté, jouaient à la balle, mais lorsque celle-ci était crevée, une pomme de terre, une betterave ou même un caillou bien arrondi faisait l’affaire. Heureusement les souliers étaient bien ferrés.

Que dire du lance-pierres utilisé quand il n’y avait plus de surveillance! Le danger de ce jeu était évident surtout quand il devenait une arme pour un règlement de compte. Un morceau de bois évidé et quelques petits pois secs chipés à la cuisine, devenaient notre première sarbacane.

Tous ensemble, nous construisions ensuite une cabane avec des branchages et de vieilles couvertures; les plus hardis y passaient la nuit.

Et vive la musique ! Un brin d’herbe tendu entre les doigts et contre lequel nous soufflions; une tige de pissenlit dans laquelle nous avions percé quelques trous faisait office de flûte. Lorsque notre grand-père sortait son canif, qu’il avait toujours en poche, pour nous tailler un sifflet dans un sorbier, c’était la fête pour nous mais pas toujours pour les oreilles de grand-mère.

En soirée, les jeux de cartes, de l’oie, les dominos, le loto existaient déjà. L’almanach avec son calendrier, ses récits et ses " mots pour rire " remplaçait les dessins animés et les documentaires télévisés.

… Lorsque le temps de la fenaison arrivait, le travail de venait ardu pour les adultes, mais pour nous enfants, il restait un jeu d’adresse et de compétition. Notre grand-père partait le matin faucher le pourtour du champ. Il fallait le voir cracher dans ses mains et faucher d’un mouvement régulier l’herbe encore humide. Souvent, il saisissait dans le coffin suspendu à la ceinture, une pierre à aiguiser et, tenant la faux par sa pointe, il l’affûtait.

Dans l’après midi, l’herbe séchée par le soleil, était coupée par la faucheuse (rasette) que " Bijou " le cheval de trait, tirait sous les " hue ", " dia " du grand-père assis sur le siège en fer de la machine. Pour bien sécher le foin, il faudra, à l’aide de fourches, retourner les andains plusieurs jours de suite.

Pour rassembler le foin bien sec en meule, les uns utilisaient des fourches et râteaux en bois, tandis que les autres sans outils, prenaient leurs bras, leurs mains, et parfois seulement deux petits doigts pour ramener chacun la part de sa récolte. Personne n’était inactif.

Les oncles et les tantes nous faisaient si bien croire que sans nous, ils n’auraient jamais terminé le travail avant le soir. Que de patience, ils ont dû avoir!

Il faudra rentrer le foin au fenil à l’aide d’un chariot tiré par notre brave " Bijou ". La charretée façonnée par le plus adroit de la famille versait cependant parfois sur le chemin caillouteux et couvert de " nids de poule ". Alors les jurons éclataient et nos rires étouffés ne faisaient qu’ajouter à la litanie première, des mots de plus en plus étranges et percutants. " Faire et défaire, c’est toujours travailler ", n’allez surtout pas dire cela aux travailleurs fatigués et pressés.

… Plus tard venait le temps de la moisson.

L’épeautre, le seigle, l’avoine étaient fauchés aussi avec la faucheuse. Nous rassemblions les grandes tiges de céréales en gerbes plus ou moins grosses suivant le bras de l’ouvrier. Pas de ficelle, mais quelques grandes tiges pour lier les gerbes bientôt dressées en dizeaux.

Gare aux musaraignes qui s’étaient abritées sous le tas! Alors les cris fusaient de toutes parts. Idem pour les grenouilles qui, elles, finissaient parfois dans l’assiette pour le repas du soir. La marmaille courait alors à travers champs pour glaner les épis restant sur le terrain. Les oiseaux de la basse-cour se disputeront ces précieux grains d’or dès notre retour à la ferme.

… Ce que je n’oublierai jamais, c’était les repas pris aux champs : nos premiers pique-niques. Les grandes tartines étaient préparées le matin. Le pain pétri et cuit la veille, sur lequel on étendait du beurre " de ferme " bien jaune et parfumé et de la véritable confiture " grand-mère ", sentait si bon à travers l’essuie à carreaux noué aux quatre coins. Le café, dans de grandes cruches suspendues au guidon du vélo, était apporté bien fumant sur le lieux de travail! Alors c’était la course pour trouver une belle place autour des provisions. Aïe ! C’est ma petite sœur qui s’est assise sur un nid de fourmis. En un tour de main, ma mère la déshabille pour secouer un à un ses vêtements. Une araignée gourmande, qui se promenait sur ma tartine ma faisait lâcher prise. Pas question de laisser la tartine à terre, on ne pouvait pas gaspiller le pain si difficilement gagné. Malgré ces désagréments, on s’habituait vite et la tartine avait toujours le bon goût des senteurs du dehors. Le soir, on se disputera encore ce pain du " coucou ".

Sept heures du soir, hop au lit sur des matelas remplis de balles d’avoine, à même le plancher de la chambre aux pommes. Avant de s’endormir, le dessert à portée de main se terminait par une bataille de trognons de pommes (ragosses). Éclats de rire d’un côté, éclats de voix de l’autre. Puis le silence de la campagne endormie favorisait un sommeil réparateur pour tous.

Vous comprendrez pourquoi à cette époque, ma tante disait au petit parisien hébergé chez elle après la guerre : " Tu verras, après ton séjour à la campagne, tes joues auront retrouvé la couleur des bonnes pommes de chez nous. ".

Madelaine Guillaume-Lejeune, Longlier

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