11 juin 1999 - n°128

Chronique du 800e anniversaire de Neufchâteau

En sondant l’abîme du passé, on découvre des réalités si terrifiantes qu’elles font encore froid dans le dos.

La malédiction ! (VII)

L’abbaye de Florennes

La situation des institutions religieuses de Florennes étant des plus embrouillée depuis quelques années, il fallut pour la clarifier toute l’ingéniosité de l’évêque de Cambrai, Gérard de Florennes. A côté du chapitre Saint-Gengulphe, l’abbaye bénédictine Saint-Jean-Baptiste est ainsi créée en 1011, en tant que possession de l’évêché de Liège. De nombreuses années de travaux seront nécessaires pour adapter les bâtiments existants à leur nouvelle fonction monastique, l’abbatiale ne sera consacrée que quinze années plus tard.

En 1771, les habitants du quartier de Tournay-Grandvoir se plaignirent à l’abbé de Florennes de la distance les séparant de l’église paroissiale, de l’état désastreux du chemin qui conduit à Longlier, des risques que couraient les nouveau-nés qui allaient s’y faire baptiser. Ils ne manquèrent pas de lui faire très justement remarquer que l’église n’était pas faite pour elle-même mais pour le soin et le salut des âmes ; l’abbé leur rétorqua crânement que leurs aïeux ne s’étaient jamais plaints de cette situation et que l’orgueil les poussait à vouloir ruiner la mère-église. Cette église de Longlier qui grouillait de monde lors des grandes fêtes faisait précisément l’orgueil de l’abbé, maître despotique de la plus vaste paroisse de tout le duché de Luxembourg, de la paroisse la plus chargée d’histoire et d’émotions de toute l’Ardenne. Une vingtaine d’années seulement après cet aveu candide de l’abbé, son abbaye aura disparu de la surface de la terre, balayée par la tempête révolutionnaire comme le sera également la cathédrale de Liège, cette dernière étant rasée par les Liégeois eux-mêmes qui ne supportaient plus le régime odieux qu’elle représentait (c’est ce que les psychanalystes appellent le " choc en retour ").

L’odieux chantage

L’impérialisme liégeois étant en plein développement, les bénédictins cherchant à s’étendre et l’abbaye de Florennes manquant de ressources après ses grands travaux, le prince-évêque de Liège et l’abbé de Florennes sollicitèrent très fortement le duc Godefroid le Barbu qui venait de perdre pour la seconde fois (en 1046 et en 1049) son duché de Haute-Lotharingie , et dont la femme Béatrice et sa belle-fille Mathilde de Toscanne venaient d’être arrêtées en 1055 par l’empreur d’Allemagne qui n’avait pas du tout apprécié leur mariage arrangé par le pape deux années plus tôt. C’est dans cet obsédant contexte que le duc finit par " donner " en 1056-1057 l’église de Longlier qui n’avait absolument aucune chance d’être aussi " honnête " que tous les autres prieurés de son temps.

Cette donation forcée n’est connue que par deux actes qui sont formellement reconnus comme étant des faux. On est en droit de se demander si l’acte original n’était pas rédigé de manière moins " généreuse ", peut-être de manière compromettante pour certains. De toute façon, le comte de Chiny et le seigneur de Mellier connaissaient les dessous de " l’affaire ". Le " Vieux Château " servant à la protection du prieuré de Longlier était avant tout destiné à le surveiller étroitement.

Un obsédant prieuré

Avec d’autres prieurés de la région, celui de Longlier devait être incorporé en 1588 par les jésuites qui construisaient leur collège à Luxembourg ; l’abbé de Florennes se débatit rudement afin de le conserver sous sa botte.

Sur la carte d’Arenberg, l’église de Longlier est représentée de manière à tourner sa porte vers le prieuré car elle n’écoutait que lui. Grâce à une différence de perspective, le prieuré paraît suspendu au seuil de l’église pour rappeler qu’il vivait aux crochets de la paroisse. On voit également qu’un petit bois lui cachait la vue de la colline de " La Justice " où les seigneurs avaient planté leurs instruments de torture, à mi-chemin des deux églises de la paroisse, et non près du " Vieux Château " comme on le raconte. Ceux-ci se trouvaient plus près de l’ancien cimetière militaire de 1914 que de " l’Arbre des Pendus " qui disparut de maladie en 1988. Suivant leur curé, quand les paroissiens de Longlier venaient en procession à Hamipré lors des fêtes d’obligation, ils prenaient soin de toujours faire le détour par Neufchâteau afin de ne pas passer au pied du gibet.

Juste après la tempête révolutionnaire, ayant loué la plupart des terrains et l’ardoisière de " La Chaurnau ", le prieur de Longlier essaya de faire croire à l’Administration française de l’abbaye de Florennes que c’était lui le curé de la paroisse, que le prieuré appartenait à la paroisse et que celui-ci devait donc subsister. Il dut cependant avouer que toutes ses archives étaient restées à Florennes.

Dans le cadre du 1500e anniversaire de la naissance de saint Benoît, fondateur de l’ordre des bénédictins, une exposition à Longlier rappela en 1980 l’existence chez nous du tout premier prieuré de la province à avoir été fondé par les bénédictins, " ces moines qui furent si longtemps les apôtres de toute cette région " lit-on sur l’inscription qui fut ajoutée en 1942 sur leur vieille pierre tombale.

La malédiction

Reconstitution Vaux-Lez-ChêneLe soir de la bataille de " La Justice ", les Allemands incendièrent 34 maisons et le corps de logis du prieuré de Longlier (= 30 + 4 + 1 !!!). Le nouveau château de Vaux-lez-Chêne construit en 1926 était une copie fort fidèle du corps de logis du prieuré de Longlier, 30 ans 4 mois et 1 jour (!) après lui il disparut comme lui dans les flammes par fait de guerre.

Fabuleuse depuis trop longtemps, l’histoire du Pays de Neufchâteau tourna au cauchemar au milieu du Xie siècle. Après la suppression du prieuré, Neufchâteau connut un répit très prometteur avec le succès de ses foires aux chevaux. Mais s’accrochant désespérément au funeste esprit liégeois qui hante toujours les vieux murs de Longlier, la ville a été frappée d’une malédiction - le départ du Cheval Ardennais vers Libramont en 1926 - dont les effets seront lourds de conséquences (1926 est l’année de la " résurection " du prieuré à Vaux-lez-Chêne par un historien chestrolais!). Pour essayer d’exorciser cette malédiction, il faut la démystifier en étudiant minutieusement tous ses multiples rouages, comme nous avons commencé à le faire, afin de prendre conscience de l’importance de cet implacable mécanisme. Pour y arriver, il faut encore patiemment tout revoir depuis les origines : la préhistoire et surtout la géophysique du globe. Cette seconde partie risque d’être encore longue, mais bien moins stressante que la première.

La cinquième dimension

La flore, la faune et l’homme sont tributaires de la terre sur laquelle ils vivent. Notre bonne vieille terre est régie par des forces gigantesques d’origine cosmique et par des forces infimes d’origine tellurienne, ces dernières sont en quelque sorte le système nerveux de l’écorce terrestre. Ce système échappant à toutes nos références rationalistes obéit cependant à des lois de physique non encore connues. Plutôt que de parler de " courants telluriques " dont on ne sait presque rien, lançons-nous résolument dans la cinquième dimension.

Les historiens se limitent à étudier des textes qui sont inscrits sur des feuilles (à deux dimensions) et dont il faut un certain nombre pour faire un volume (à trois dimensions). Ceux-ci se spécialisent presque toujours sur une époque bien déterminée, généralement récente, comme s’ils avaient peur du temps (la quatrième dimension). De ce fait, ils sont très chatouilleux au sujet des dates précises. De leur côté, les archéologues découvrent des structures et des objets (à trois dimensions), mais ils recherchent surtout des superpositions de couches de différentes époques, ils sont constamment à la poursuite du temps (la quatrième dimension). Ceux-ci se contentent de pouvoir dater à un quart de siècle près, à un siècle près, parfois à un millénaire près. Dans la cinquième dimension, les siècles, les millénaires n’ont plus guère d’importance, seul compte le géopositionnement dans le réseau des lignes de force de l’Ardenne.

Nous verrons prochainement comment on écrit l’histoire traditionnelle.

Henri Gratia

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