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13 mars 2003 - n°197
La sculpture de soi
Gennevaux, un matin frisquet de février. Aucun panneau de signalisation à l’entrée du village, peu de noms de rues. Le village est désert, la vie semble s’être arrêtée au bout de la route principale. L’enquête commence. «La maison d’Alain Brahy ? En bas du village, à gauche, au bout du sentier.» C’est que la demeure de l’artiste lui ressemble : difficile à trouver, difficile à cerner. Une maison ardennaise rustique au confort simple mais dont l’accueil réchauffe directement le cœur. Autour d’une tasse de café partagée, Alain Brahy se découvre. Il vous dévisage d’un œil perçant, attentif à vos moindres gestes, à vos moindres mots. Ici pas de préambules, de ronds de jambes ou de manières affectées, la conversation va directement à l’essentiel. Il parle, dans un flot saccadé, de sa vie, de son travail, des nouvelles du jour, de la difficulté de s’exprimer en tant qu’artiste dans une région où, trop souvent, le moindre élan d’originalité fait figure d’excès d’excentricité. Mais l’homme n’en a cure, il sculpte, soude, peint, triture la matière avec une sincérité et une vérité bouleversante. Son œuvre est comme lui, brute de décoffrage mais tellement viscérale et honnête. Une longue maturation Durant quinze années d’apprentissage, dans l’ombre, sous l’œil à la fois sévère et bienveillant du frère mariste Joseph Bossaert d’Habay-la-Vieille, Alain Brahy a goûté à divers styles, principalement le figuratif, mais ce travail plus axé sur l’extérieur des œuvres que sur leurs forces intérieures l’a laissé sur sa faim face aux grands maîtres qui selon lui ont épuisé ce style. En se tournant vers le matérialisme, l’artiste s’est forgé un style unique et inimitable au service d’une œuvre originale. A force d’obstination et de travail, il a acquis les techniques de base nécessaires à son art avec la volonté radicale de les dépasser, de les oublier pour enfin pouvoir s’exprimer totalement. Son travail peut être rapproché du mouvement des «Nouveaux réalistes français» comme César ou Arman mais il se caractérise par l’utilisation des déchets produits par notre société de consommation. Professionnellement, Alain Brahy travaille au parc à conteneurs de la commune de Léglise et c’est en côtoyant quotidiennement cet univers en marge que l’idée d’utiliser ces matières lui est apparue comme pertinente. A partir de cannettes de boissons, de morceaux de fer, de papiers, de cartons, de tissus, de déchets industriels ou de bouts de bois, il décide de transcender ces rebuts en les inscrivant dans ses œuvres. Alain Brahy (ré)humanise ce que personne ne veut plus, il redonne une «dignité» à l’objet rejeté. Cette démarche artistique n’est pas gratuite, il précise : «De nos jours, un grand nombre de personnes se sentent rejetées parce qu’elles n’ont pas accès à tous les services, parce qu’elles sont mal entourées, mal conseillées. On peut établir le même lien avec l’objet de consommation. C’est pourquoi, à l’instar de l’être humain, je veux valoriser ces objets, les entourer, les encadrer et finalement leur redonner une valeur que l’on croyait perdue.» L’harmonie dans le chaos Cette volonté se traduit au travers de tableaux et de sculptures souvent monumentales qui dégagent à la fois une force brute, une énergie déstabilisante et une attirance troublante. Le noir domine, rehaussé de traits métalliques (jaune, rouge..) qui s’harmonisent remarquablement. Alain Brahy tente de créer l’harmonie dans le chaos en traitant les déchets comme des supports de l’imaginaire loin des modèles figés traditionnels. Il s’inspire aussi bien des thèmes de l’actualité (les attentats contre le World Trade Center symbolisés par un vieux radiateur de machine agricole que l’artiste a complètement revisité dans une œuvre saisissante), que d’objets de la vie courante (une chaussure devient le support d’une œuvre dédiée aux pèlerinages de Saint-Jacques-de-Compostelle). L’artiste trace son chemin envers et contre tout dans la «jungle» de l’art contemporain. Funambule sur le fil de son honnêteté, tentant sincèrement de poser les gestes «justes» de l’artisan fier de son travail bien fait. Espérons qu’en cette période où sa carrière peut prendre une dimension nouvelle, Alain Brahy garde toujours cette énergie et cette force. Et n’attendons pas qu’un artiste régional soit révélé par «l’étranger» avant d’être reconnu par ses concitoyens. Pascal Dabe Alain Brahy exposera ses œuvres à la galerie «Déclic» à Luxembourg-Ville du 11 mars au 11 avril 2003. |
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