13 mars 2003 - n°197


Une mule d’Ardenne !

François BarchonElles ont l’œil doux, avec un petit sourcil triste d’âne, de belles oreilles, un poil laineux et l’élégance du cheval ardennais. Elles sont légères sur leurs jambes fines, agiles, et un rien farceuses. Ce sont les mules ardennaises ! Le résultat d’un pari un peu fou, mais réussi par François Barchon, de Louftémont, et Pol Jaspart, qui sont passés de l’amour pour le cheval ardennais à la passion pour les mules.

François Barchon, membre de l’asbl «Défense et Promotion du cheval de trait ardennais», participe à une activité à Levier, pas loin de Pontarlier, en 1996, ou était-ce en 1997 ? Qu’importe après tout. Une équipe belge y est inscrite, dans laquelle il a le rôle de «réserve-meneur». Quand il arrive là-bas, on le place dans l’équipe d’un Pyrénéen qui est venu avec deux paires de mules. Le programme est composé de courses de traîneaux, d’épreuves de débardage et de puissance, d’un marathon, de maniabilité. Son nouvel ami participe à une épreuve d’obéissance avec ses mules et gagne haut la main. à l’occasion du marathon, François Barchon conduit une étape de dix-sept kilomètres et a le loisir d’apprécier cet animal docile et résistant.

Une idée qui trotte

François BarchonAprès un impressionnant défilé d’attelages dans la ville de Levier, il craque pour «la mule», Pol Jaspart aussi. De retour en Belgique, il reprend son travail d’exploitant forestier et bien qu’il ait devant lui une magnifique paire d’étalons ardennais, au poil luisant, au corps robuste à l’allure bien dessinée, il imagine au cours de ses journées de débardage une belle paire de mules ! Rien ne le dissuade. Il rêve de mules. Quand son ami Pol Jaspart lui téléphone un jour pour lui demander s’ils n’essaieraient pas d’en élever (il y consacrerait deux juments), François Barchon répond «oui» sur-le-champ et propose quatre juments !

L’entreprise n’est pas simple. Les juments sont là, mais il reste à trouver un âne et des moyens financiers. Têtus, mais réalistes, les deux hommes analysent les caractères qui s’accorderaient le mieux aux juments ardennaises et s’intéressent de plus en plus au haras de Poitiers. D’un autre côté et après avoir écouté les arguments des éleveurs, la Province trouve l’idée originale et prometteuse. Elle apporte des fonds. «C’est ainsi que nous avons conduit nos juments au haras pour y être inséminées, explique François Barchon. Nous en avons finalement rassemblé dix. Huit inséminations ont réussi. Après, l’attente fut longue. La gestation a duré entre onze mois et onze mois et demi. La première mule est née à la mi-avril, chez Paul. Ici, notre première mule a vu le jour le lundi de la Pentecôte. C’était un moment merveilleux ! Les mises bas se sont déroulées avec facilité. Tellement bien que sur quatre, j’en ai raté deux. Le seul point à relever est qu’il a fallu l’intervention d’un vétérinaire pour les délivrances, à chaque jument. Les huit poulains étaient en vie. L’ensemble des animaux, en bonne santé. L’aventure commençait.»

Du plus loin qu’il s’en souvienne, c’est chez Gonthier à Léglise que François Barchon a vu la dernière mule, il y a sûrement vingt-cinq ans, sinon trente. A l’époque, les mules étaient importées de France où la tradition s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui. «On trouve des mules de selle, des mules qui servent à porter les bagages sur des circuits touristiques ou à tirer des attelages, continue François Barchon. Mais ce que j’aimerais développer en plus, c’est le débardage. En Belgique, nous avons de très beaux terrains pour le débardage avec des chevaux et je voudrais exploiter les qualités et l’agilité de la mule dans ce genre d’application.»
«En Franche-Comté, j’ai monté une route à quatorze pour cent avec des mules, sur douze kilomètres. Nous étions à quatre dans une petite voiture conduite par deux mules. Arrivés en haut du col, les attelages avec des chevaux devaient être rafraîchis à l’eau. Quand nous sommes arrivés à l’étape, des vétérinaires ont mesuré les pulsations des mules ; elles étaient normales. Celles des chevaux étaient beaucoup trop élevées. Et après ça, les petites mules sont reparties ! Cela démontre leurs qualités d’endurance. Ce n’est pas pour cela qu’il faut les faire mourir au travail, mais on voit qu’elles peuvent travailler régulièrement et longtemps. Leur respiration est différente et si on les soigne bien, elles peuvent vivre soixante ans. On peut garder une mule toute sa vie !»

Afin de mettre toutes les chances de son côté, François Barchon a choisi des mères qui travaillaient très bien. Il espère que les qualités se transmettront. Les mules, qui n’ont pas encore un an, ont déjà atteint une taille impressionnante. Il ne sait pas encore si leurs musculatures vont encore se développer. Il distingue déjà des caractères bien marqués. Une mule est très douce, c’est la plus grosse. Une autre est craintive et vive, la rouge. La troisième est un peu nerveuse, comme sa maman, mais elle est très brave. Le quatrième de la bande, le mulet, a dû être mis à l’écart… c’est qu’il avait le sang chaud, ce gaillard !

Quand les beaux jours arriveront, le temps sera venu d’apprendre les premiers exercices de séparation, de parcours avec une longe. On leur enfilera progressivement un petit collier, pour apprendre à avoir quelque chose autour du cou. «C’est surtout moi qui devrai m’habituer à elles, en fonction de leur tempérament et de leur morphologie, explique encore François Barchon. Nous avons des objectifs multiples : le tourisme, l’attelage, le débardage. L’une sera peut-être bonne pour porter et une autre pour tirer. Le temps nous le dira. Dans deux ans, nous pourrons dégager les premières leçons. Ce qui est difficile, c’est que nous n’avons plus les anciens pour nous expliquer comment pratiquer et que les conseils des Français sont spécifiques à leurs races. Nous devons tout apprendre. Mais les idées ne manquent pas. Nous avons déjà des demandes de la part d’Allemands qui veulent acheter nos mules, donc les débouchés sont là. C’est une belle fin de carrière pour les juments ardennaises : autant les laisser donner deux ou trois mulets plutôt que de les conduire à l’abattoir.»

Terre, terre !

François Barchon n’en oublie pas pour autant les chevaux. Il est d’ailleurs en plein projet de démonstration pour les 13 et 14 septembre prochains à Behême. Ce seront deux «Journées de la terre» pendant lesquelles on labourera avec des bœufs - des vrais -, avec des chevaux en solo ou par deux, trois et plus, avec le plus vieux tracteur que les organisateurs trouveront, pour finir avec des machines modernes. Les bénéfices iront à une œuvre, l’asbl Neurofibromatose, et la journée promet d’être extraordinaire. Reste à user de tous les secrets régionaux pour favoriser la météo.

B. Herry

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