14 avril 2000 - n°141

Tourisme

L’Ardenne, une forêt royale (XIV)

L’année du 800e de la ville de Neufchâteau étant à peine terminée, celle du 100e de la commune de Libramont lui succède aussitôt. Libramont doit sa prospérité au cheval de fer (le train) et au cheval ardennais, le premier a évité Neufchâteau, le second s’en est échappé. Il faut continuer notre longue marche à travers le dédale de l’histoire pour arriver enfin à comprendre pourquoi notre vaillant cheval s’est senti à l’étroit chez les Chestrolais. De plus en plus primordial pour l’Ardenne mythique, l’axe Mellier-Hamipré-Libramont commençait discrètement à se mettre en place dès le Haut Moyen Age.

Les Mérovingiens

Suite aux grandes invasions qui recommencent en 406 et face à l’impuissance du pouvoir central, les rois francs essayent de maintenir leur région sous une administration de modèle romain. Six années après la déposition du dernier empereur romain d’occident, le roi Childéric meurt à Tournai en 481 et son fils Clovis lui succède, celui-ci va encore agrandir son royaume.Malgré les nombreuses invasions germaniques, l’époque mérovingienne reste dans la continuité de l’époque romaine. Les Mérovingiens eux-mêmes ne forment en fait qu’une minorité dirigeante qui s’est adaptée à la population d’origine gallo-romaine. Sous beaucoup d’aspects, les Mérovingiens étaient fort proches des anciens Gaulois.

Occupées sans interruption depuis la grande époque de la paix romaine, les régions voisines de l’Ardenne voient au début du VIe siècle se développer de riches domaines mérovingiens, comme à Arlon, Torgny et Wellin. Pratiquement inhabitée depuis trois siècles, l’Ardenne est surpeuplée de gibier. L’ancienne villa impériale de Moyen-Izel est réexploitée. Terriblement superstitieux, les Mérovingiens n’avaient guère encore osé pénétrer dans le sombre massif forestier. Après l’exploit de saint Walfroy sur la montagne sacrée vers 565, l’Ardenne étant sillonnée de pistes jalonnées de nombreuses chapelles Saint-Martin, les Mérovingiens vont enfin y installer leurs villas : Belsonacum ( Basbellain, avant 585), Longolare (avant 623), Bastoneco (Bastogne, avant 634), Urio (Orgeo, vers 645), Wilitreium (Witry), Caviniacum (Chevigny), Maslare (Mellier), Vilentia (Villance), Glaniacum (Glain, avant 720) et d’autres encore. Ces villas étaient de véritables villages construits en bois et en torchis, installés à la mode germanique dans le fond humide des vallées, donc difficiles à retrouver.

Les hauts lieux de l’Ardenne celtique sont remis à l’honneur, la villa de Glain se trouve près de Bovigny, celle de Mellier est près de Nivelet, et surtout celle de Longolare qui - près du Sart et au centre de la plus intense concentration d’Europe de tombes à char - deviendra la plus importante de toute l’Ardenne. A Limerlée, ils vont même inhumer leurs morts sous des tombelles, à la mode celtique.

Les cimetières mérovingiens

L’inhumation étant redevenue en usage depuis le Bas-Empire, les tombes mérovingiennes étaient inhumées dans des caveaux en bois, puis en pierres. Pour construire ces derniers, ils récupéraient généralement des matériaux dans les ruines romaines. Ces cimetières étaient de préférence installés dans un terrain sec et élevé, peu propice à la culture. En 1909, un tel cimetière a été découvert à Ebly où ont été récoltés un vase, des armes et des boucles de ceinture. Ce cimetière daté du début du VIIe siècle est celui de l’ancien relais Saint-Martin. Trois années plus tôt, un autre cimetière avait déjà été découvert au sud de Massul. Des vases, des perles et des armes y ont été vus. Un autre cimetière est connu à Bras où une épée en fer et une monnaie d’or sont signalées.

A l’exception des pauvres et des handicapés, chacun emportait dans la tombe ses objets personnels et familiers : armes, ustensils, parures, bijoux et poteries. La religion chrétienne tolérait le dépôt de ces objets dans les tombes car ils devaient témoigner dans l’au-delà du statut social du défunt. Dès le début du VIIe siècle cependant, la vaisselle se fait rare avant de disparaître complètement. Avant la fin du siècle, plus aucun objet ne sera déposé dans les tombes, comme dans les cimetières découverts à Remagne et à Bonnerue. Souvent les cercueils sont remplacés par de simples linceuls. Les sépultures qui étaient jusque-là inviolables peuvent dorénavant être réoccupées par un membre de la proche famille. Au début, les restes du premier occupant sont soigneusement rangés dans la fosse; mais bientôt, ceux-ci seront simplement rejetés dans les remblais.

Les cimetières chrétiens

Pour marquer le changement, les anciens cimetières sont abandonnés et les nouvelles tombes sont rassemblées autour de l’ église qui vient d’être (ou qui va bientôt être) construite sur un sommet au milieu de plusieurs villages. L’ancien cimetière d’Ebly découvert en 1909 n’a été déplacé que de 200 m, l’ancienne chapelle Saint-Martin devenant église paroissiale. Les nouvelles sépultures ne sont plus individuelles mais familiales, de manière plus anonyme avec des pratiques plus dépouillées et égalitaires. Les tombes seront vite perturbées par les suivantes, ce qui va accélérer le processus du retour à la terre suivant l’adage chrétien " Tu es poussière et tu retourneras en poussière ". Dans la noblesse, l’usage du sarcophage monolithique commence à se répandre (comme à Arlon).

Si les mentalités changent, les Mérovingiens restent toujours aussi superstitieux . Pour avoir plus de chance d’aller au paradis, ils ont fini par accepter d’abandonner leurs objets personnels, mais qu’en est-il pour leurs parents encore porteurs de leur équipement ? Poussés par un irrésistible remords, beaucoup d’entre eux iront éventrer leurs tombes pour y arracher les objets devenus infamants. Dans la précipitation de cette macabre besogne, de nombreux objets ont échappé à leur vigilance. Les fouilles du très vaste cimetière de Torgny ont clairement démontré le côté désespéré de cette naïve démarche.

Les Carolingiens

Les luttes intestines au sein de la cour mérovingienne et le très jeune âge de certains rois vont favoriser l’ascension des maires du palais. La famille des Pippinides (des Pépins) qui est originaire de la région Meuse-Moselle va finir par prendre l’exclusivité du pouvoir en 751. Vers 700, c’était déjà les Pippinides qui avaient fondé l’abbaye d’Andage. Saint Hubert lui-même était de leur famille. Plus encore que celle des Mérovingiens, la cour carolingienne est perpétuellement en déplacement dans ses vastes territoires. Située au centre de leur pays d’origine, l’Ardenne prend pour eux une énorme importance, de nouvelles villas apparaissent : Anslare (Anlier), Gammunias (Jamoigne), Casa Petra (Chassepierre), Palatiolum (Paliseul) et bien d’autres.

Les villas de Longolare et de Mellier deviennent des palais de campagne (palatium), celle de Paliseul pouvant être considérée comme un petit palais. Le château des fées à Bertrix connaît encore une certaine occupation.

Les églises paroissiales

Une des premières actions des Carolingiens est d’assurer partout un culte régulier, chaque domaine devant posséder son église en pierre et son prêtre attitré. Du temps des Mérovingiens, il n’existait pratiquement que deux sortes de chapelles, celles en bois appartenant au réseau de pélerinage et qui étaient dédiées à saint Martin, et celles en pierre des villas et des monastères qui étaient dédiées à saint Pierre. La plupart d’entre elles deviendront des églises paroissiales, comme celles de Lorcy, Séviscourt, Nives, Ebly, Léglise et Chassepierre pour les premières, celles de Remagne, Witry, Orgeo et Jamoigne pour les secondes. Pour répondre aux nouvelles normes, la plupart des chapelles Saint-Martin sont sans doute déplacées avant d’être reconstruites en pierre. La plupart des chapelles Saint-Pierre sont conservées en place, quelques unes sont agrandies.

Dans d’autres domaines, une église neuve est construite sur place, comme à Villance, Paliseul et Anlier, ou bien isolée de leur villa, comme à Longolare et à Chevigny. Remarquons que celle de Léglise est également fort éloignée de Mellier. Le culte de la Vierge se répandant à l’époque , les églises de Villance, de chevigny et d’Anlier lui sont consacrées. D’autres saints patrons apparaissent, comme saint Etienne à Longlier et saint Eutrope à Paliseul. L’église Sainte-Catherine de Bras remplacera plus tard celle de Séviscourt qui redeviendra une simple chapelle.Le transfert du siège paroissial et même le changement de titulaire sont des réalités encore peu connues car elles n’ont pas toujours laissé de trace. Ces mutations paraissent plus courantes que l’on ne croit.

Nous verrons prochainement que tout ce que les Carolingiens ont touché semble sous l’effet d’une malédiction.

H. Gratia

Photo : Vase mérovingien découvert à Ebly (collection Musée d’Arlon).

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