14 décembre 2001 - n°171

Tourisme

L'histoire de Pierre, le petit porcher

Nous sommes en 1634. Notre pays est sous la domination des Espagnols. Philippe IV, roi d'Espagne, est prince des Pays-Bas depuis 1621. Notre région et plus particulièrement les habitants des campagnes ont déjà beaucoup souffert du passage ou de la présence des troupes étrangères, espagnoles, françaises ou hollandaises, qui se disputent la possession des Pays-Bas. Réquisitions, vols, pillages, incendies sont l'œuvre des soldats qui vivent sur le compte des habitants. La vie est dure pour ceux-ci et chaque membre de la famille a son rôle à jouer pour simplement survivre.

Chapelle de PetitvoirC'est l'automne. A Petitvoir, le bois du Ban, lassé de son costume vert, a sorti sa boîte de maquillage et s'est barbouillé de jaune, de rouge, d'orange et de rouille. Les faines et les glands qui tapissent le sol font le régal des sangliers. Les porcs participent au festin car les habitants de Petitvoir ont le droit d'y mener paître leurs cochons.
Ce jour-là, accompagné de son frère, le petit Pierre Arnould, âgé d'une dizaine d'années, a pris le chemin du Ban. Ils emmènent avec eux la nichée de porcs de la ferme familiale. Ce chemin vient de Nevraumont, franchit le ruisseau à gué et aborde de plein front l'autre versant de la vallée. C'est une forte côte et l'on imagine, suivant la fable de La Fontaine, les occupants des voitures entreprendre l'ascension à pied pour soulager les chevaux. On transpire, on s'arrête, on s'éponge le front et il arrive, rarement bien sûr, qu'une pièce de monnaie s'échappe d'un riche vêtement. Elle fera peut-être la joie d'un habitant de Petitvoir de l'époque… ou d'aujourd'hui.
Pendant que les porcs fouillent le sol, les deux enfants croquent quelques noisettes. Puis, s'étant assurés que personne ne les observe, ils sortent leur fronde de dessous leur blouse et essayent d'abattre quelques oiseaux. Ce serait bien pour améliorer un peu le repas du soir.

Tout à coup, un bruit venant du chemin les immobilise. Des chevaux tirant une voiture arrivent sur le chemin de Nevraumont. Tandis que son frère reprend la partie de chasse, Pierre se précipite vers la route. Et quand les voyageurs passent, il est là, au pied des arbres, les saluant de la main et leur adressant son plus beau sourire.
A l'intérieur de la calèche, un homme et une femme d'une quarantaine d'années. Richement vêtus, ils font certainement partie de la noblesse. La dame aperçoit l'enfant. C'est le coup de foudre. " Oh ! le bel enfant ". Elle demande au cocher de s'arrêter. Elle veut le voir de plus près. Son mari la suit. C'est un couple sans enfant et il en souffrent. Alors, une idée traverse l'esprit de la noble dame : " Et si nous l'emmenions avec nous ! "

Comment ont-ils communiqué ? Car ils sont Espagnols. Par gestes ? Par quelques mots patiemment répétés ? Toujours est-il que Pierre tombe sous le charme de la dame : le visage de celle-ci est si souriant, ses gestes si calmes, sa voix si douce. Il veut bien partir mais il doit demander l'autorisation de sa mère.
Il se précipite vers le village, arrive chez lui, haletant. " Maman, est-ce que je peux aller avec les gens de la calèche ? Ils sont si gentils : ils veulent bien m'emmener avec eux ". C'est le jour où, à la maison, on cuit le pain de la semaine ; c'est une dure journée et la maman n'est pas d'humeur à discuter avec le gamin. " Fais ce que tu veux. Va au diable " lui répond-elle sans faire trop attention à ce qu'il a dit. Pierre rejoint la calèche. " Maman veut bien ! ". Tout le monde embarque. La voiture reprend sa route. L'homme et la femme ne quittent l'enfant des yeux que pour se regarder et se sourire. C'est le plus beau jour de leur vie. " Il a certainement faim " dit la dame. Du panier à provisions, on sort à manger. Pierre se régale. Jamais il n'a goûté à tant de bonnes choses. Il ne pense même pas à ses parents, à son frère, à sa sœur, à son village. Il est heureux.

Et la calèche, pendant ce temps, roule vers l'Espagne… Ayant rejoint leur propriété, les nobles espagnols adoptent l'enfant, lui assurent une bonne éducation et en font, à l'âge adulte, l'intendant de leur domaine. A la mort de ses parents adoptifs, il est seul héritier. Pierre ne se marie pas. A cause de ses origines, peut-être n'est-il pas bien accepté dans le milieu de la noblesse ? Ou alors, a-t-il gardé l'esprit de liberté et d'indépendance qui était celui du petit porcher de Petitvoir ? Toujours est-il qu'il meurt sans héritier et que l'Etat espagnol devient tout naturellement l'unique propriétaire de sa fortune. Voilà l'histoire du petit Pierre, porcher de Petitvoir, telle que nous l'ont contée M. et Mme Albert Louis, originaire de Grandvoir. Et celle-ci a même ajouté qu'à la fin du siècle dernier, à Grandvoir on racontait que lorsqu'une mère, un peu énervée, répondait à son fils : " Tu m'ennuies ; va au diable " celui-ci répliquait " Comme le gamin de Petitvoir ? ".

Mais voilà que les fantômes espagnols reprennent vie peu après 1945. Un habitant de Petitvoir et un parent de Cousteumont, ayant eu vent d'une copie d'un certain testament, ameutent quelques lointains cousins. On se lance dans des recherches généalogiques à Arlon, à Namur, et on remonte effectivement jusqu'à un Pierre Arnould de Petitvoir. Celui-ci avait un frère célibataire et une sœur décédée sans enfant. La filière est rétablie mais pour bénéficier d'un héritage, il faut encore pouvoir prouver l'existence de celui-ci. Et cela, c'est une autre paire de manches car il est nécessaire maintenant de poursuivre les recherches en Espagne, ce qui va demander de l'argent. on pourrait bien sûr constituer une cagnotte. Oui, mais d'abord, on se pose des questions. Combien cela va-t-il coûter ? Et si l'héritage n'existait pas ? et si on en retrouve la trace, que nous restera-t-il quant l'Etat espagnol, sans parler des notaires, se sera copieusement servi ? Devant tant d'incertitudes, le mirage, peu à peu, s'estompe et l'idée de se voir un jour propriétaire d'un château en Espagne s'envole avec la fumée de la dernière cigarette de la soirée. Pourtant, à cette époque, les premières recherches ont duré une dizaine d'années après la guerre 40-45, des bruits couraient dans le village. Un tel était devenu propriétaire de plusieurs rues dans une grande ville d'Espagne. Un autre avait été vu sur le quai de Libramont avec deux grosses valises : il rapportait l'héritage espagnol. Rien de tout cela n'est vrai.
Mais peut-être qu'un jour, on verra arriver à Petitvoir un notaire espagnol. Il s'arrêter devant une maison, au hasard, et demandera : " Vous ne pourriez pas m'indiquer la maison d'un descendant de la famille de Pierre Arnould, le petit porcher de Petitvoir, vous savez, celui qui quitta son village et sa famille en 1634 pour monter dans la somptueuse calèche d'un couple de nobles espagnols et connaître, en Espagne une véritable vie de château ? ". Et malheureusement pour les héritiers, plus personne ne pourra le renseigner.
Yves Focant

Extrait du bulletin du Cercle " Terre de Neufchâteau ", année 1999, n°2.

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