17 juin 2004 - n°242, 243, 244 et 245

Tourisme

Le Lancaster de « La Hollière » 4 Billet pour un aller « Libramont-San Sebastian »

Après avoir rejoint Bertrix, caché chez Léon, un cheminot, Bill Eddy embarque clandestinement dans une locomotive à vapeur d’où il sautera à son arrivée en gare de Libramont. Jacques Revelard va le prendre en charge.

Jacques Revelard était un gars splendide, mince, rapide, avec un bon sens de l’humour. Lui et sa femme polonaise, ils louaient une partie d’une assez grosse maison dans une rangée de d’habitations accolées. Ils avaient un rez-de-chaussée composé d’une cuisine et d’une salle de séjour, et à l’étage, deux chambres à coucher ainsi qu’une salle de bains. Les deux autres chambres à cet étage étaient occupées par un bureau commandé par les autorités allemandes d’occupation, ayant quelque chose à voir avec le rationnement. Ils utilisaient la même porte d’entrée et les mêmes escaliers.

Quand j’arrivai, le bureau était fermé. Mais Jacques Revelard pensait que c’était une bonne blague, que le lendemain ses voisins boches m’auraient pratiquement sous leur nez. Sa femme ne trouva pas la chose si drôle ! Ces gens charmants et courageux m’hébergèrent pendant trois jours. Jacques Revelard était parti la plupart du temps pendant la journée pour ses affaires et madame était souvent dehors aussi, faisant de longs trajets à vélo pour aller chercher de la nourriture.

Pendant la seconde soirée, Jacques Revelard amena un Belge d’âge moyen, rusé, pour me voir. Il me dit qu’il était en rapport avec une section de la Résistance qui aidait les gars comme moi à échapper à la capture. Il expliqua que l’organisation traversait pour l’instant une période difficile mais que quelque chose serait mis au point (Après toutes ces années, écrit l’auteur du texte, je suis encore stupéfait et rempli d’admiration pour ces gars !).

Il prit quelques photos instantanées de moi et s’en alla. Entre-temps, Jacques Revelard eut des nouvelles de Léon. Maintenant, il était certain qu’un ou deux gars de mon équipage s’étaient fait prendre mais que, à en croire le téléphone arabe, Reggie King était toujours libre. Il était aussi aidé par des amis et il avait tenté de me faire passer un message. Jacques Revelard me dit aussi qu’on avait pris des arrangements pour qu’un médecin vienne m’éloigner d’ici, durant la nuit.

Après le crépuscule, Jacques et moi, nous nous sommes mis en route en vélo et nous sommes sortis de la ville. Nous avons descendu une route droite traversant une forêt de pins. Après environ un mile, Jacques Revelard me dit que le médecin arriverait endéans la demi-heure. Il arrêterait sa voiture et ouvrirait le capot comme si quelque chose s’était mis à clocher. Je devais alors, comme convenu, sortir de derrière les pins et entrer dedans, sur le siège avant. Jacques Revelard s’en alla en roulant sur un vélo et poussant l’autre. Je me suis mis derrière un arbre et j’attendis. Il neigeait sans discontinuer, une voiture passa occasionnellement, mais aucune se s’arrêta. Après ce qui me sembla un très long moment, j’abandonnai tout espoir et je me mis à retourner à pied pour rentrer en ville. Je n’avais plus idée de l’adresse de Jacques Revelard. J’avais perdu ma route !

Pourtant je n’étais pas allé loin avant que Jacques Revelard et un autre homme ne me rencontrent, tous deux à vélo. Ils avaient reçu un message qui les informait que le médecin ne pouvait intervenir. Ils étaient aussi tracassés que moi ! Le compagnon de Jacques Revelard se révéla être un autre Léon, également conducteur de machines. Il m’emmena dans sa maison où il vivait avec une fille, grosse et très gentille. Je restai là un jour ou deux. Je reçus une carte d’identité avec un nouveau nom : Jules et quelque chose difficile à prononcer qui s’est enfui de ma mémoire. Jacques Revelard vint me rendre visite. Il éclata de rire et, alternativement, il pleura pratiquement de désespoir devant mes efforts pour prononcer mon nouveau nom et m’expliquer en français. Ils m’avaient préparé un permis de voyage pour rendre visite à un frère malade.

Le Lancaster de « La Hollière »Ensuite, on m’expliqua que je devais voyager en train jusqu’à Bruxelles en tant que passager payant cette fois-ci ! La-bas, je rencontrerais un membre de la Résistance. Ils me donnèrent des instructions quant à la façon d’acheter mon billet et de reconnaître mon contact à Bruxelles. L’ayant fait, je devais la suivre à distance jusqu’à ce qu’elle laisse tomber sa sacoche et la ramasser. Je pourrais alors m’approcher d’elle et me présenter. Tout marcha bien, sans aucun incident. Durant quelques heures, je longeais une rue de Bruxelles en marchant avec une fille gaie et charmante nommée Lulu. Je ne le savais pas à l’époque, mais j’étais dans les mains capables et courageuses de la « Ligne Comète »*.

Nous avons été à pied jusqu’à son appartement où je rencontrai son vieux père. Il était aussi gentil que toutes les autres personnes merveilleuses que j’avais déjà rencontrées et il fit en sorte que je me sente comme chez moi, me parlant des années qu’il avait passées en Angleterre, entre les deux guerres. Le lendemain, Ann Brusselmans vint me voir et m’apporta un élégant costume gris qui m’allait très bien.
Elle m’expliqua que j’étais arrivé à un moment assez difficile. Je découvris bien des années plus tard que c’était là un chef-d’œuvre d’euphémisme ! …

Suite dans notre prochain numéro.

*La « Ligne Comète » était une organisation qui rapatriait les aviateurs alliés abattus sur le territoire belge.

Le Lancaster de « La Hollière » 6 « Petit déjeuner dans une ferme basque »

Après une courte étape à Libramont, Bill Eddy notre pilote du Lancaster, prend le train pour Bruxelles. Arrivé dans la capitale, il est pris en charge par " Ligne Comète ". On lui expliqua qu’il était arrivé à un moment difficile, qu’il devait être patient et qu’on verrait ce qu’on pourrait faire pour lui…

Bill Eddy resta chez Lulu et son père pendant plusieurs jours et il parcourut Bruxelles bien des fois avec elle, l’aidant a allé chercher et à porter des choses. C’était plutôt divertissant de se trouver debout dans une voiture de tram bondée, coincé dans un groupe de soldats allemands ! Je découvris plus tard que Reggie King (officier de vol du Lancasater qui atterri à Grapfontaine) était aussi à Bruxelles à ce moment-là, faisant le même genre de choses, mais il eut la malchance de se faire attraper par une patrouille.

Pour des raisons de sécurité, je me fis déménager après quelques jours dans un appartement des faubourgs appartenant à Madame Versmullen. Là, je trouvai un jeune aviateur américain membre d’un équipage appelé David O’Boyle. il avait sauté en parachute d’une forteresse quelque temps auparavant. Nous partageâmes un lit double assez défoncé et devinrent de bons amis. Il tient maintenant une station-service en Floride. Après quelques jours, je retournai chez Lulu, laissant derrière moi un Dave plutôt inconsolable.

Le lendemain, Lulu m’accompagna chez les Charleres où nous rencontrâmes Simmone Gazet dans un café. Lulu nous quitta pour retourner à Bruxelles où je lui rendis visite dix ans plus tard, quand j’eus aussi le grand plaisir de rencontrer Anne et son meilleur ami, le docteur Brusselmans. Je pus aussi aller jusqu’à Bertrix et rendre visite à Camille et à sa m ère, à Léon et à sa femme et à ses filles. De retour à Bruxelles, je revis Micheline et son mari Pierre et leurs enfants.

Mais Micheline n’était pas encore entrée dans l’histoire. Je ne pus retrouver Jacques Revelard. Il semble qu’il soit parti au Congo. Simmone était grande, calme et tout à fait ravissante. Avant la guerre, elle avait une jolie maison à la campagne où elle avait des épagneuls cockers. Simmone mourut quelque temps après la guerre d’une croise cardiaque. C’est elle qui m’emmena dans une maison d’une amie dans les faubourgs de la ville, où après un bain bien chaud, nous nous assîmes devant un excellent déjeuner servi sur une table à dîner bien cirée et parfaitement dressée. Cela ressemblait à un rêve !

Notre hôtesse était gaie et charmante, en dépit du fait que son mari était dans un camp de concentration où il mourut peu de temps après.

Avec Simmone, je voyageai en train et traversai Mons, je pense, pour m’arrêter près de la frontière française. Nous descendîmes du train dans une petite gare et nous traversâmes la frontière à pied. Ce fut une expédition longue et pleine d’anxiété. Après une nuit dans une auberge tenue par des amis, nous voyageâmes en train jusqu’à Paris. Là-bas, nous fûmes hébergés par une dame anglaise âgée. Son nom était Mlle Abot et je ne l’oublierai jamais.

J’ai correspondu avec elle après la guerre quand elle fut de retour en Angleterre. Mais je n’ai jamais eu le plaisir de la rencontrer à nouveau. Après deux à trois jours de plus à Paris où je demeurai chez une autre dame, russe… Je rendis visite à la gare d’Austerlitz d’où partaient les trains pour le Sud-ouest. J’y observai les trains en partance et les contrôles que l’on effectuait.

Auparavant, je pris contact avec Michèle — une rencontre pré-arrangée semblable à m rencontre avec Lulu à Bruxelles. Michèle avait l’air d’avoir environ quinze ans. Elle était minuscule et très jolie. Elle portait un manteau simple uni et une jupe, des soquettes coourtes blanches et un cartable d’école sur l’épaule. Il se peut qu’elle ait été minuscule, mais ce fut une grande héroïne et elle reçut les honneurs en conséquence après la guerre.

Nous voyageâmes ensemble en train vers le Sud jusque Bayonne. En réalité, jusqu’à la petite gare précédente. Ensuite, nous entrâmes en ville à pied. Puis par le train local, nous allâmes à Bordeaux et enfin, sur des vélos loués nous poussèrent en direction de St-Jean-de-Luz. Nous passâmes la nuit dans une auberge cordiale. Le soir suivant, nous continuâmes notre course jusqu’à St-Jean-de-Luz. Traverser le pont sur la rivière fut pour moi le pire moment depuis que j’avais quitté Peter car il y avait une sentinelle au bout de ce pont.

J’attendis qu’une troupe d’ouvriers rentrant à la maison le traverse. Ensuite, seul, j’entrepris de passer ce pont Je le fis crânement en marchant à grandes enjambées. La sentinelle était en train de parler à quelqu’un, elle ne me regarda même pas ! Un peu plus tard, Micheline vint me rejoindre. Nous grimpâmes la colline en longeant la côte jusqu’à ce qui, je pense, devait être les ruines d’un vieux fort. Nous observâmes le crépuscule sur la mer. Nous fûmâmes et bavardâmes pendant environ une heure. Quand il fit sombre, nous fûmes rejoints par deux contrebandiers basques costauds avec qui je devais traverser jusqu’à San Sebastian.

Ce fut un « au revoir » à la douce Micheline qui repartit seule en France occupée et vers les dangers toujours croissants. Pas beaucoup plus tard, après avoir été arrêtée — si je ne me trompe pas — et après s’être échappée à nouveau, elle traversa aussi la frontière pour entrer en Espagne, vint en Angleterre, se vit donner un brevet de lieutenant dans l’A.T.S. Elle vint souvent nous rendre visite et devint une bonne amie de Blackie, mon épouse. Inutile de dire que nous avons toujours eu des nouvelles l’un de l’autre à Noël et à d’autres occasions…

La longue marche de nuit à travers les collines jusqu’au village en dehors de San Sebastian fut un grand amusement, un peu d’excitation en traversant la rivière Bidassoa en face, mais ce fut tout. Cela m’aida de savoir parler l’espagnol avec mes guides. Nous nous entendîmes merveilleusement. Un excellent petit déjeuner et un bon somme dans une ferme basque, les odeurs délicieusement des vaches et des moutons, logés à l’étable au rez-de-chaussée. Le lendemain, repos sur le porche en haut de l’escalier, pendant que Pedro portait mon billet chez notre consul à San Sebastian.

Dans notre prochain numéro : « Retour à Londres »

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