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15 Décembre 2000 - n°151


Visite chez le maréchal-ferrant
Notre dernière photo de couverture a suscité beaucoup d’émotion. Nombreux ont été les lecteurs à nous le dire et à saluer le travail photographique de Jean-Jacques Talon dont nous publions le reportage dans les deux pages centrales. Nous vous emmenons à Tournay (Grandvoir), chez Philippe Van Schepdael, maréchal-ferrant en activité. Passionné par son métier, il fait partie de ces nombreux artisans au service de la vie des chevaux. Successeur de ces hommes qui ont permis au cheval ardennais d’être le compagnon de travail fidèle de l’homme au cours des siècles.
Philippe Van Schepdael est maréchal-ferrant de formation. Aujourd’hui comme tous ceux qui pratiquent ce métier, il est itinérant. Mais la majorité de son temps, il la passe à des travaux de recherche sur la locomotion du cheval. Il travaille en collaboration de l’Université de Liège et enseigne son métier. Ce qui rapproche Philippe Van Schepdael du maréchal-ferrant traditionnel est sa grande connaissance du métier. Aussi possède-t-il une forge chez lui, à Tournay, où
occasionnellement, il pratique son métier pour le plus grand plaisir des spectateurs du moment.
Autrefois comme les minerais ne devaient pas être aussi riches que maintenant, l’Ardenne regorgeait de métaux. Ne dit-on pas que Jules César a conquis la Belgique pour l’or de ses rivières ardennaises ? Les autres métaux aussi abondaient, le gisement de Lorraine y affleurait. Et les bas fourneaux étaient répandus, laissant de nombreuses traces.
Encore faut-il avoir des forgerons pour utiliser le fer. Les vestiges trouvés un peu partout prouvent l’existence d’habiles forgerons, dès les origines.
Ce sont les forgerons qui ont les premiers asservi le fer à la tournure du sabot du cheval, pour lui protèger le pied.
Pour un clou
se perd un fer, pour
un fer, le cheval...
“Pour un clou se perd un fer, pour un fer, le cheval ; pour le cheval, le cavalier” et Philippe de reprendre : “et tu perds le cavalier, pour le cavalier, tu perds la guerre ! ça explique bien toute l’histoire. La maréchalerie a trouvé son origine dans l’armée d’où le grade de maréchal. En vieux celtique, le terme maréchal signifie celui qui s’occupe des chevaux. Historiquement, j’exerce un métier qui a trouvé son origine dans l’armée”, nous explique le maréchal-ferrant de Tournay.
“Lors des premières invasions des Huns, Attila et sa bande... pour faire la guerre, trimbalaient des troupeaux gigantesques. Quand un cheval avait mal aux pieds, ils changeaient de cheval. Et quand le cheval allait mieux, il était réutilisé ! Pour immobiliser cette armée, l’ennemi plantait des embûches pour blesser les chevaux. L’invention du fer est né par la nécessité de protéger le pied du cheval et cela évitait d’emmener ces énormes troupeaux !”.
Dans la mémoire populaire, le maréchal-ferrant est un gaillard musclé qui, protégé par un tablier de cuir, frappe le fer rouge. La forge est un endroit mythique qui frappe les esprits et l’imaginaire. C’est l’image de Vulcain où l’on retrouve tous les éléments : le feu, l’eau, la terre... “la maîtrise du feu impressionne, explique Philippe, le forgeron de
Tournay, ça ne m’étonne pas que les gens ont ressenti de l’émotion en voyant cette photo. Pour les citadins, il y a toujours de l’étonnement quand ils découvrent une forge parce qu’ils pensent que ça fait partie du passé. Les ruraux, eux, ont leurs souvenirs d’enfance, nombreux, pleins d’odeurs et d’images... Une bonne partie de la population a encore connu la forge. C’était un endroit important du village et c’était aussi un endroit de rencontre, de causerie. Souvent, peut-être moins en Belgique qu’en France, la femme du forgeron faisait café en même temps. Pendant que le forgeron s’occupait du cheval, on buvait un verre...”
On dit que dans toute forge qui se respectait, il y avait quelque part une bouteille de genièvre destinée à remonter le moral défaillant... “Oui, c’est vrai, dit Philippe. Les forgerons étaient souvent des francs buveurs parce que c’est un métier toujours près du feu, c’est une activité très physique et dans les métiers où il faut exprimer de la force, il y a une tradition d’abuser des remontants ! Mais ça se perd très fort.”
Naturellement, la forge est un endroit de convivialité, et il y a ce bruit typique du marteau qui frappe sur le métal. C’est comme un bruit d’appel. Quand on l’entend, on sait qu’il y a quelqu’un à la forge. “On a vite fait le tableau d’une forge, explique Philippe, on a le cheval et le forgeron au travail, les hommes qui venaient avec les chevaux, les curieux qui venaient aux nouvelles et puis les chiens qui venaient manger les morceaux d’ongle. C’était une ambiance typique qui aujourd’hui, dans notre métier, n’existe plus. Bien des fois, nous allons chez un propriétaire sans que personne ne sache que nous sommes là.”
Un métier de tradition
La maréchalerie est un métier de tradition, c’était un savoir qui se transmettait de père en fils. “C’était un métier de tradition régionale, Encore maintenant, s’exclame Philippe. Quand on me présente un fer à cheval, je peux dire de quelle région il provient parce que chaque région avait ses propres traditions de fabrication. Cela a tendance à disparaître mais ça été très vivace jusqu’à ce que les moteurs remplacent les chevaux.”
A l’origine, les forges de village étaient de petits ateliers aux murs épais et aux fenêtres petites, noircies par la suie, à l’éclairage nettement insuffisant. Le travail se faisait à l’extérieur.
Puis, au fil du temps, les forges sont devenus plus vastes, munies de toits vitrés pour assurer un éclairage convenable.
La forge ancienne comportait toute une série de machines qui fonctionnaient à la force des poignets, souvent munies de dispositifs ingénieux pour économiser l’effort. Certaines de ces machines étaient conçues et fabriquées par l’artisan lui-même, selon ses propres besoins.
“La forge était un élément important de l’économie rurale. Sans maréchalerie, un village ne fonctionnait pas bien. La légende de saint Eloi, raconte Philippe, illustre bien le rôle du forgeron dans la vie du village et la place qu’il occupait dans cette microsociété.”
Chausseur mais également orthopédiste
Le maréchal n’est pas seulement un chausseur, mais également un orthopédiste. En effet, il ne se limite pas seulement à fabriquer le fer et les clous pour le fixer. Il fabrique le fer suivant les nécessités du pied du cheval.
“Si l’on fait un peu de paléontologie et que l’on étudie l’évolution du cheval et que l’on la compare aux animaux qui ont deux doigts, comme le cerf, les bovins... on se rend compte que le cheval est un animal qui n’évolue plus. Il y a plusieurs raisons à cela.
Le cheval est une telle spécialisation de la nature qu’elle est devenue fragile. Il est beaucoup plus performant d’avoir deux onglons que d’en avoir un. L’évolution de cet animal est tel que les paléontolgues pensent que s’il n’y avait pas eu l’intervention de l’homme pour domestiquer le cheval, il y aurait eu beaucoup de chances que le cheval fasse partie des races en péril. Son évolution en fait un animal tellement spécialisé pour sa locomotion notamment qu’il est devenu fragile. S’il existe encore des chevaux sauvages, c’est parce qu’ils sont redevenus sauvages... Les ancêtres du cheval étaient très nombreux et variés, or les variétés d’espèces n’ont cessé de s’amenuiser. Et si l’on compare avec les animaux qui ont choisi d’autres spécialisations par exemple pour le pied ou la digestion, pour ceux-là l’éventail des espèces s’élargit. Dans le cas du cheval, nous avons affaire à une évolution en entonnoir. Ce qui évite sa disparition, c’est la domestication, c’est notre intervention.”
Un métier qui a fort changé
A l’époque de sa splendeur, les forges comptaient facilement trois personnes : le patron, le premier ouvrier-apprenti et le gamin qui actionnait le soufflet souvent impressionnant. “Le jour où l’électricité est apparue, le bras du gamin a été remplacé par un moteur. Ce fut le premier progrès.
Maintenant, il n’y a même plus de ventilateur puisqu’on n’utilise plus le charbon, nous dit Philippe. Votre photo de couverture est presque historique ! Les forges au charbon n’existent presque plus. Ce charbon d’une qualité spéciale est devenu rare et est plus coûteux que le gaz. Maintenant, nous utilisons des fours au gaz très performant pour pousser la chaleur. Ils ne prennent guère de place et sont économiques. Rien qu’au niveau de la chauffe, l’outillage a terriblement changé. D’antan, les forges étaient fixes. Aujourd’hui, elles sont mobiles, tout est transportable. Les matériaux se sont allégés avec l’évolution des technologies. Pour obtenir un résultat identique, les énergies et les forces ont été réduites.”
Avant de poser un fer sur le pied du cheval, il faut fabriquer le fer, lui donner la forme adéquate, car il s’agit de fabriquer du sur mesure.
“Le cheval, par sa fonction d’outil de locomotion, use ses pieds plus vite qu’ils ne poussent. C’est entre autres pour cette raison que l’on a inventé ces espèces de chaussures métalliques. A partir du moment où on lui applique un fer, le pied ne s’use plus, donc il pousse et d’autre part, la protection métallique s’abîme. Au bout d’un certain temps, le forgeron doit intervenir. Ce laps de temps entre chaque intervention est très variable : toutes les semaines pour les chevaux qui passaient leurs journées sur les routes et qui avaient des défauts de marche. A l’heure actuelle, on change rarement des fers parce qu’ils sont usés. Mais c’est une opération qu’il faut pratiquer tous les deux mois”.
“Le fer, c’est comme une chaussure qui doit être adaptée à chaque pied. Chez un cheval, il y a quatre pieds différents et pour chacun d’eux il faut un fer adapté. D’antan, le maréchal-ferrant confectionnait son fer de A à Z. Aujourd’hui, pour des raisons économiques, on achète des fers préfabriqués. On ne travaille plus à partir d’une tige de fer, sinon le coût de main-d’œuvre serait multiplié par deux, mais on travaille à partir de fers fabriqués industriellement classés par pointures et que l’on modifie au cas par cas. Pour réaliser cette adaptation, ici en Ardenne, on travaille encore beaucoup avec la forge, alors qu’ailleurs cette mise à tournure du fer se fait même sans chauffer le fer !”
Maréchal-ferrant est un métier qui devient rare, du moins pour en vivre. Plus d’un maréchal-ferrant pratique par nécessité pour les chevaux et non par besoin pour gagner sa vie. L’activité n’est plus suffisamment rentable, toutefois, il y a encore des chevaux et tant qu’il y aura des chevaux, il y aura des hommes qui savent ferrer les chevaux.
Propos recueillis pas
Ol. Weyrich
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