16 juin 2000 - n°144

Tourisme

La villa royale de Longolare (XVI)

A la mode germanique, les Mérovingiens se devaient d’installer leur villa de Longolare dans une vallée humide. Superstitieux, ils l’ont placé dans un triangle formé par quatre chapelles Saint-Martin : Bercheux, Ebly, Léglise et Warmifontaine.

Organisation de la villa

Véritable village, la villa royale de Longolare s’est entourée d’une enceinte de 2200m de longueur, protégeant une superficie plus ou moins triangulaire de 20 hectares. Un très léger relief du sol rappelle encore aujourd’hui le tracé de l’enceinte. Dans les proportions un tiers - deux tiers, la villa était partagée en deux par un petit ruisseau dont les rives étaient à l’origine marécageuses, d’où le nom de " Long Marécage ", " Longus Lare ", Longolare qui lui fut donné. Asséché, ce marécage est devenu une prairie.

A la lisière nord de cette prairie, le quartier des communs y étale ses maisons, ses bâtiments agricoles et ses divers ateliers au pied d’un haut talus qui les protège du vent du nord. Ce quartier deviendra plus tard la " Curticula ", la basse cour. Etant compris dans l’enceinte, le plateau surplombant ce haut talus peut servir à l’escorte armée pour surveiller l’étendue de la villa lors des séjours royaux. Cette vaste enceinte permet également d’enfermer les animaux pour la nuit.

Au sud de la prairie et sur une légère élévation se trouve le quartier royal qui deviendra plus tard la " Curtis ", la haute cour. Au centre de ce quartier se dresse la chapelle Saint-Pierre entourée de son cimetière. S’y trouvent également une série de maisons, d’écuries, de chenils, divers entrepôts et magasins. A la mode germanique, le roi et les notables y vivent comme tout le monde dans des maisons ordinaires. Dans un recoin du quartier royal, une petite source a été aménagée. On voit encore quelques vestiges d’une fontaine construite par son propriétaire au XIXe siècle. Curieusement, c’est en face d’elle que sera aménagée la fontaine publique, mais en fond de vallée (du côté des communs de l’ancienne villa). En mauvais état, son toit a été refait par le propriétaire de l’autre fontaine qui l’a acquise.

Le " Pré de la Forge "

Afin d’éviter les risques d’incendie, la forge est isolée au bord du ruisseau, à mi-chemin des deux quartiers. Il est naturel que la prairie qui l’entoure de toute part soit appelée " Hammer Preit " (Pré de la Forge en français). Pour pallier à d’éventuelles sécheresses, la source du ruisseau située à 500m de la forge a été aménagée en petit étang. Celui-ci étant recoupé par le chemin de fer, le petit ruisseau sera entubé afin de garantir l’alimentation de l’abreuvoir et de la fontaine publique. Posés en 1881, les bacs en pierres de l’abreuvoir sont toujours en place.

Une villa de chasse

Idéalement située au pied de " La Hasse ", point culminant de la région, la villa deviendra la plus importante de toute l’Ardenne. Les archives étant extrêmement rares pour l’époque mérovingienne, nous savons seulement que Clothaire II y séjourna dans les années 620.

Une bague mérovingienne en or a été découverte à 5-6 km de Longolare, du côté de Tronqoy. Cet anneau sigillaire du roi Clovis II (634-657) a été perdu, soit lors d’une partie de chasse, soit après avoir été volée lors de la Révolution française dans la basilique de Saint-Denis (près de Paris) où ce roi avait été inhumé. Comme roi de Neustrie et de Bourgogne, Clovis II a succédé à l’âge de 5 ans à son père Dagobert, il est le frère de Sigebert III et le petit-fils de Clothaire II.

Un palais de campagne

Après leur prise du pouvoir en 751, les Carolingiens vont transformer la villa de Longolare en palatium, en palais de campagne. La principale nouveauté est la construction d’une aula, une vaste salle du trône. La chapelle Saint-Pierre et l’aula voisine sont alors les seuls bâtiments en pierres, tous les autres étant en bois et en torchis.

Pépin le Bref aimait y prolonger ses séjours, arrivé en octobre 759, il part seulement en avril pour fêter Pâques à la villa de Jupille. Au début août 763, il est déjà à Mellier. A la mi-décembre, il arrive à Longolare pour y fêter Noël. L’hiver exceptionnellement rigoureux ne lui permet pas de reprendre la route avant les fêtes de Pâques (fin mars). Pressentant la mort imminente de son frère Carloman, Charlemagne y prépare en 771 la réunification du royaume de son père Pépin le Bref. Deux années plus tard, il y séjourne à nouveau. Son petit-fils l’empreur Lothaire 1er ne manque pas de s’y rendre en 844, un an seulement après le partage de l’empire de Charlemagne. Neveu de Lothaire 1er, Louis II dit " le Bègue " y passe les fêtes de Noël en 878, un an après son avénement. C’est le dernier roi qui ait séjourné à Longolare.

Relais d’étape

Lors de leur perpétuel déplacement, les rois ont à de nombreuses reprises fait halte à Longolare qui était devenu un important carrefour à l’époque carolingienne. Reliant Reims et Cologne, un chemin passait par Attigny, Douzy, Longolare, Bastogne et Thommen. Ce chemin s’intercalait entre les deux chaussées romaines Reims-Trèves et Reims-Cologne qu’il négligeait, il retrouvait cependant la Reims-Cologne à Bastogne où cette voie était en terre battue. Les chemins ordinaires devaient mieux convenir aux Carolingiens que les chaussées empierrées en mauvais état.

Un chemin reliant la vallée de la Meuse à celle de la Moselle passait par Herstal, Seilles, Godinne, Wellin, Longolare, Arlon, Thionville, Metz, Gondreville et Remiremont. Aimant beaucoup ces régions, Charlemagne séjourna douze fois à Herstal et sept fois à Thionville. Par Ortho et Theux, un autre chemin reliait Longolare et Aix-la-Chapelle, la capitale de Charlemagne depuis 794. Après 806, il ne quitte plus guère sa capitale que pour raisons urgentes ou pour aller chasser en Ardenne comme il en avait l’habitude. Tombé gravement malade lors d’une de ces parties de chasse, il mourra peu après à Aix-la-Chapelle, le 28 janvier 814.

Le village de Longolare

En 946, le roi d’Allemagne Othon 1er donne l’ancienne villa de Longolare à Léva, veuve du comte Rodolphe, et à son fils Conrad. Grâce à cette donation nous savons qu’il n’y avait plus à cette date que dix hobas (petites fermes) et l’église dans l’enceinte de la villa. Modestement citée après les dix hobas, l’église était effectivement semi-paroissiale. Il faut remarquer qu’il n’est pas fait mention de la forge qui était tombée en ruine. Les très nombreux fers à chevaux stockés dans la forge sont restés sur place, ne pouvant servir à personne car seule la cour royale ferrait ses chevaux. Les fers cloués étaient une invention arabe récemment introduite en Europe. La découverte d’un gros dépôt de ces fers en 1956 a permis de localiser l’ancienne forge.

En plus du village, des champs et des gens qui les cultivent, des bois, des chemins et des cours d’eau, la donation concernait également les " moulins et pêcheries ", ceux-ci devaient se trouver sur le cours de la rivière, au plus près, donc au Faubourg à Neufchâteau (le ruisseau traversant la villa étant trop minuscule pour de telles installations).

Cette donation ne concernait en aucun cas le vaste domaine de Longolare tout entier, comme les historiens l’ont cru, mais seulement le simple village qu’était devenu l’ancienne villa. Avant de mourir au combat contre les Sarrasins en 982, Conrad le lègue avec tous ses biens à l’abbaye de Groze (près de Metz). Le village qui est appelé Lungliers en 956 et Lunglar en 982 va dès lors totalement disparaître de l’histoire. Isolée au milieu des campagnes, à 2 km de l’ancienne villa, l’église paroissiale continue à porter le nom de Longlari, Longlier. Le petit hameau qui finira par s’établir au pied de la butte de l’église s’appellera longtemps Fraiture, avant de prendre le nom de l’église et du prieuré.

Emergence d’Hamipré

Principal conseiller de Clothaire II, puis de son fils Dagobert, le futur saint Eloi est vraisemblablement venu avec lui à Longolare. Une tradition locale liée à la fontaine Saint-Eloi située à proximité rappelle qu’il y fit boire son cheval. Très tôt sans doute, un pélerinage y rassembla les forgerons de toute la région, son eau étant réputée pour guérir les maux d’yeux. La paroisse possédant deux églises de même nom, les forgerons vont répandre au loin le nom de " Hammer Preit " (le Pré de la Forge), un nom qui était pour eux plus en rapport avec leur lieu de dévotion.

L’apparition d’une statue de la Vierge dans un sureau au début du XIIe siècle, le rapide développement du pélerinage et le succès des deux foires ne pouvaient qu’officialiser le nouveau nom de l’ancienne villa, " Hammer Preit ", Hameripreit, Hamipré. Ce nouveau nom n’est en réalité que l’évolutiopn logique de l’ancien, le long marécage étant depuis longtemps devenu le pré de la forge. L’église Saint-Pierre devient rapidement celle de la Vierge et un hôpital destiné à accueillir les pélerins et les pauvres est construit devant elle, vraisemblablement à l’emplacement de l’aula carolingienne. Le plateau dominant l’ancienne basse cour devient le champ de foire pour les bestiaux. Avant la fin du XIIe siècle, le seigneur de Mellier vient construire son " Neuf Château " sur le territoire d’Hamipré, les deux foires deviennent celles de la seigneurie et l’église Notre-Dame accueille les sépultures seigneuriales jusqu’en 1444.

Rendez-vous manqué

Quand le duché de Luxembourg et le comté de Chiny perdent Mont Saint-Walfroy et Avioth qui sont annexés par la France en 1659, le pélerinage Notre-Dame d’Hamipré avait déjà énormément perdu de sa ferveur. Deux années plus tard, des démarches sont faites pour y envoyer des moines récollets afin de relancer le pélerinage. Arrivés en 1664, ces récollets vont dépendre pendant treize ans du couvent de Bastogne (du diocèse de Liège). Le redémarrage du pélerinage étant trop lent, le duché de Luxembourg et le comté de Chiny vont en 1678 élire Notre-`Dame Consolatrice des Affligés comme patronne, c’est Notre-Dame de Luxembourg. Si les moines de Longlier avaient été moins rapaces, Notre-Dame d’Hamipré aurait pu être la patronne du duché de Luxembourg et du comté de Chiny. Devenue française, Notre-Dame d’Avioth est encore considérée en Gaume comme la " Suzeraine de Luxembourg ".

Devenu couvent, l’ancien hôpital d’Hamipré est reconstruit en 1704, la dernière aile étant terminée en 1754. L’église est reconstruite une dernière fois en 1721, l’archivolte de son portail gothique du xve siècle étant à l’occasion quelque peu romanisé. Déserté depuis 1914, le champ de foire accueillera les deux monuments élevés à la mémoire des victimes belges et françaises de cette grande guerre. D’origine mérovingienne et désaffecté en 1947, l’antique cimetière entoure toujours l’illustre église où se rendirent tant de rois et de pélerins.

Nous verrons prochainement le palais de Mellier et la villa de Chevigny.

H. Gratia

Légende dessin : Reconstitution de la villa royale de Longolare à Hamipré, vue depuis le nord.

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