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17 Novembre 2000 - n°149


Henri Gratia fouille l’histoire
Parallèlement à son métier d’ouvrier forestier, Henri Gratia s’est lancé dans l’archéologie en 1971. Le Service National des Fouilles cherchait des ouvriers pour sa campagne de fouilles dans les tombelles celtiques (Le Sart, Tournay et Offaing). Ces recherches devait durer trois mois, c’était l’occasion pour Henri Gratia de voir de près ces intéressants vestiges (la fouille d’une tombe ne demandant que quelques heures, il faut être sur place au jour et à l’heure propice
pour espérer voir quelque chose). Rapidement, Henri Gratia se distingue parmi les archéologues. Dès 1978, il devient chef de chantier.
Pour préparer l’exposition “ Les vivants et leurs morts. Art, croyances et rites funéraires dans l’Ardenne d’autrefois ” organisée par le Musée en Piconrue à Bastogne en 1989, Henri Gratia été chargé de la section consacrée à l’époque mérovingienne, étant le seul de l’équipe à avoir fouillé un cimetière de cette époque. En étudiant le positionnement des cimetières mérovingiens
et des églises Saint-Martin dans notre province, il découvrit l’existence des pistes Saint-Martin.
Au bout de nombreuses années de recherches, il dévoile sa clé d’accès à un monde totalement oublié, un monde où seul pouvait s’aventurer un homme de terre, un “ archéonaute ” comme il se qualifie.
Depuis presque deux ans, Henri Gratia publie chaque mois un chapitre des conclusions de son travail. Vous êtes très nombreux, lecteurs et internautes, à nous en demander davantage. Après tant d’épisodes, nous avons estimé qu’il serait bon de rencontrer l’auteur afin de lui soumettre les questions que vous nous avez posées le plus souvent. Henri Gratia y répond, à sa manière, tantôt de façon claire, tantôt de façon énigmatique, piquant au passage les historiens. Nous laissons
le soin aux lecteurs d’apprécier.
L’info : - Depuis plus d’un an et demi, par l’intermédiaire de notre journal, vous nous présentez votre lecture de l’histoire de l’Ardenne.
Vous nous présentez un scénario troublant. Chaque article est un épisode inattendu et chaque fois surprenant.
Tout d’abord, parlons de Neufchâteau et de son “ neuf château ”. Observations à l’appui, vous faites remarquer à nos lecteurs que dans ce pays tout est doublé !
Pourquoi ? Cela a-t-il une importance pour comprendre l’histoire et l’évolution de cette région ?
Henri Gratia : - En Ardenne, les choses primordiales étaient doublées. De par sa naissance sur le territoire d’Hamipré, Neufchâteau se retrouvait de la sorte au coeur de l’Ardenne mythique, d’où le doublement presque systématique que l’on constate.
- Au travers des premiers articles, vous démystifiez le renom de Chiny en présentant l’ancien comté comme un rempart contre l’impérialisme liégeois. Faut-il comprendre que Chiny a bénéficié d’un renom exceptionnel parce que l’ancien comté jouissait de l’image extraordinaire de l’Ardenne mythique ?
- L’Ardenne étant coupée en deux, la partie sud était la seule à pouvoir encore représenter l’Ardenne mythique, centrée sur Mont Saint-Walfroy. Les visées de l’impérialisme liégeois étaient bien réelles, le comté de Chiny devant s’en protéger en créant des apanages le long de toutes ses frontières qui étaient exposées à des possessions liégeoises. Le premier de tous, l’apanage de Mellier-Neufchâteau, a été créé tout juste après l’acquisition peu honorable
de l’église de Longlier par une abbaye très attachée aux autorités liégeoises. A partir du XVIIe siècle, ce sera surtout la France qui aura des visées expansionnistes envers le comté de Chiny.
- Contre Saint-Hubert se dresse Saint-Walfroy, est-ce une autre traduction de cette résistance à Liège ?
- En fait, c’était Saint-Hubert qui -sous l’impulsion liégeoise- cherchait à supplanter Mont Saint-Walfroy, la montagne sacrée de l’Ardenne que saint Walfroy avait christianisée. Arduina ayant été assimilée à Diane, déesse romaine à la biche, saint Hubert se verra affublé d’un cerf, d’où l’appropriation de la légende de saint Eustache (la légende de ce martyr du début du IIe siècle est antérieure au VIIIe siècle). Liège ayant déjà son propre martyr en la
personne de saint Lambert, saint Hubert restait libre pour aller conquérir l’Ardenne. L’abbaye de Saint-Hubert garda cependant ses distances envers Liège, d’où la sympathie du plus terrible comte de Chiny à son égard.
La véritable riposte du comté de Chiny sera la double apparition d’une statue de la Vierge à Avioth et à Hamipré. Ces deux pélerinages étant perdus à cause des Français (Avioth) et des Liégeois (Hamipré), c’est très rapidement le développement de celui de Notre-Dame de Luxembourg. Lors de l’élection de la Vierge comme patronne du duché de Luxembourget du comté de Chiny, les villes liégeoises seront reléguées au verso du document officiel.
- Plus près de nous, le prieuré de Longlier. D’entrée de jeu vous confirmez votre thèse : le Longlier d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le Longolare du fameux palais mérovingien. Et vous nous l’expliquez... La villa royale, vous la fixez à Hamipré.
Mais vous revenez sur le prieuré de Longlier où vous critiquez l’obsession des historiens de l’époque à vouloir faire croire que le palais était à Longlier : “ la Tour Pépin le Bref, la Ferme Charlemagne, c’est aussi original que la Tour Griffon ” !
Donc, pour vous, le prieuré de Longlier est d’abord un relais stratégique pour imposer les vues liégeoises ?
- L’origine des dénominations “ Tour Pépin le Bref, Ferme Charlemagne, Tour Griffon ” remontent au début du XIXe siècle, époque où se développe un certain tourisme de gens riches, souvent curieux des régions reculées qu’ils découvrent. C’est sans doute des historiens étrangers à la région qui en seraient responsables, ne se donnant pas la peine de chercher plus avant. Ces conclusions simplistes satisferont plutôt les historiens locaux (sauf l’abbé Léon Hector).
Les fouilles menées à l’église de Longlier n’ayant rien donné et le site ne convenant absolument pas pour une telle implantation ne seront pas des éléments suffisants pour troubler leurs certitudes.
Plutôt que de susciter une curiosité légitime, la publication de nos découvertes en 1991 a aussitôt provoqué un rejet.
- Expliquez-nous pourquoi y avait-il une telle dualité entre Liége et l’Ardenne ?
- Sous l’Ancien Régime, l’expansionnisme liégeois était bien connu. La possession du comté d’Ardenne et du duché de Bouillon n’était pas suffisante pour les Liégeois, ils ne pouvaient que se tourner vers le comté de Chiny. Le pape ayant décrété que les églises paroissiales ne pouvaient plus rester la propriété des laïcs, les Liégeois vont profiter des très graves ennuis du duc Godefroid le Barbu pour lui faire donner l’église de Longlier qui appartenait à sa
femme et dont dépendait celle d’Hamipré. Mais n’étant que semi-paroissiale, l’église d’Hamipré échappait au décret du pape, et donc aux Liégeois, elle resta la propriété des seigneurs. Si le centre temporel de la très vaste paroisse était Longlier, le centre spirituel restait Hamipré, d’où la très forte opposition entre les deux églises, entre les deux maisons monastiques, entre les deux villages, entre Liège et l’Ardenne. Après avoir donné son nom à l’ancien
hameau de Fraiture qui s’était formé au pied de son église, Longlier a toujours aimé dominer Hamipré, pendant plus de sept siècles au point de vue paroissial et pendant trente-quatre ans au point de vue communal. Mais son bourgmestre étant alors celui d’Hamipré, Longlier sera trop heureux de tenter de concurrencer les foires d’Hamipré (et celles de Neufchâteau) peu après la séparation des deux communes. Il ne devait pas non plus lui déplaire de s’approprier l’ancien
palais.
Les spécialistes venus sur place lors des fouilles à Longlier ayant indiqué que les villas royales mérovingiennes étaient implantées dans une vallée humide, “ comme celle que l’on voit là-bas ” (en montrant celle de Morival), certains sont persuadés que la villa se trouvait à Morival, donc à Longlier. Les joueurs de football du village ont pris récemment le nom de la villa royale. Nos historiens chestrolais de formation liégeoise défendent encore la cause perdue de Longlier.
Cette obsession liégeoise dure depuis près de 950 ans ( un anniversaire à bientôt fêter). Un espoir cependant, notre éditeur est originaire de Longlier.
- Au travers de vos articles, on peut croire que selon vous, en lisant l’histoire, on peut comprendre la logique du déclin de Neufchâteau au profit de Libramont. Pourquoi ?
- La réponse sera donnée dans les prochains chapitres, ce problème extraordinairement complexe ne pouvant se comprendre qu’au sein de l’Ardenne mythique, région clé en Europe.
- Au travers de vos articles, vous essayez de nous expliquer que l’Ardenne est régie grâce à un réseau de lignes de forces. C’est le géopositionnement.
Pouvez-vous nous expliquer l’essentiel de cette théorie ?
- Il sera sans doute vain de vouloir un jour essayer d’expliquer le pourquoi, seulement le comment peut être étudié de près.
Généralement une région s’articule autour d’un pôle. Région clé en Europe, l’Ardenne s’articule au milieu de plusieurs pôles européens, Cologne, Reims, Trèves, Aix-la-Chapelle, et même l’Auvergne. Ces différents pôles sont reliés entre eux par des axiales, suivant leur affinité. Quelle que soit leur longueur, ces axiales sont rigoureusement rectilignes.
Le géopositionnement consiste à se placer au bon endroit sur ces axiales (ou le plus près possible), généralement au point médian, parfois au tiers de la longueur. Certains points médians sont reliés entre eux par des transaxiales, elles aussi en ligne droite. Le point privilégié des transaxiales est le premier tiers, parfois le premier quart. Pour l’axiale Auvergne-Ardenne, il ne semble pas y avoir eu de distances privilégiées, mais il faut impérativement se situer dans l’axe.
Ce géopositionnement ne concerne pas directement le commun des mortels, mais les têtes couronnées et les évangélisateurs, certains lieux de pélerinage et de foire, également les capitales du comté de Chiny.
- Dans l’article publié dans ce numéro, vous écrivez : “ de manière stupéfiante, la vie en Ardenne s’est organisée autour de différents réseaux de pistes de pèlerinage (la dorsale d’Arduina, la piste d’Entarabus, les pistes Saint-Martin). Pourquoi a-t-on perdu la mémoire de ces réseaux ?
- Dédoublement de la dorsale d’Arduina, la piste d’Entarabus est peut-être aussi ancienne qu’elle. Elle ne semble pas avoir survécu après l’époque romaine. La dorsale d’Arduina est pour sa part devenue la piste centrale du réseau Saint-Martin. L’annexion par la France de Mont Saint-Walfroy en 1659 n’est sans doute qu’une des nombreuses causes du déclin de ce réseau. Remarquons que la piste originelle de la dorsale d’Arduina avait été déviée au IVe siècle, entre
Amberloup et Mont Saint-Walfroy. Treize siècles après son abandon, ce tronçon sera à nouveau marqué par des églises Saint-Walfroy, à proximité immédiate de ses relais antiques, et cela s’est passé peu après 1659. Second patron de l’église de Montplainchamps, saint Bernard a fini par éclipser saint Walfroy. Si un certain nombre de pélerins de Warmifontaine (ancien relais Saint-Martin) et de Neufchâteau se rendent encore à Mont Saint-Walfroy, ce pélerinage est totalement
inconnu dans certains villages voisins. soulignons surtout que l’exploit de saint Walfroy est mieux connu des archéologues que des historiens qui n’y voyaient qu’un simple fait divers. Cette situation a sans doute favorisé l’oubli de cette importante tranche d’histoire.
Quant au second réseau Saint-Martin qui était centré sur la forêt d’Anlier, il a perdu en grande partie sa raison d’être en 1659. Par contre, les foires rurales de notre province, liées à une église Saint-Martin, resteront jusqu’en 1907 en connection morale avec celles de Mont
Saint-Walfroy.
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