Philosophe terrien, poète naturel, garde-chasse conteur, Gilbert Colleaux, nous livre ses meilleurs moments vécus dans la forêt ardennaise. Voici la première partie d’une patiente et longue promenade en forêt.
Gilbert Colleaux appartient à une dynastie de gardes-chasses. Son grand-père et son père lui ont transmis l’amour et la philosophie de la nature et la passion de protéger la forêt et ses hôtes. « La contemplation de la nature et des expériences parfois dangereuses mènent le garde-chasse à des questions étonnantes et à des réponses qui frôlent la découverte scientifique grâce à la perpétuelle alerte des sens de ce curieux en quête de l’essentiel », écrit Omer Marchal qui publia la première édition du livre Ma vie dans la forêt ardennaise. Celui-ci connaîtra un succès mérité. Gilbert Colleaux s’est mis à l’écriture sur le tard. À 63 ans – alors qu’un problème de santé l’oblige à écourter sa carrière de forestier –, il se retrouve confiné dans sa modeste maison de Scottons (Haut-Fays). Il empoigne sa plume et couche sur papier sa vie dans la forêt d’Ardenne. « J’ai appris beaucoup en solitaire. Toute ma vie, j’ai passé dix ou douze heures par jour dans les bois. »
En plus du métier de garde, nous avions comme tâche l’entretien de la propriété. Mais j’étais jeune alors et je prenais souvent du temps supplémentaire en passant plus de la moitié des vingt-quatre heures de chaque jour dans la forêt. Dès le début de mon gardiennage, je me suis exercé à trouver et à étudier le gibier chaque fois que l’occasion m’en était donnée.
C’est à force de patience et de persévérance, après avoir essuyé bien des déceptions et subi bien des échecs, que j’ai compris que, dans mes tentatives d’approche, je luttais à armes inégales avec les animaux.
À cette époque, je ne possédais pas de jumelles. Les animaux, quant à eux, jouissent de sens beaucoup plus développés que nous, la vue, l’ouïe et surtout l’odorat, associés à une méfiance toujours en éveil et une très grande mobilité. Nos sens sont branchés sur une longueur d’onde si restreinte qu’ils ne nous permettent de capter qu’une petite partie de la réalité du monde. Les animaux, eux, entendent des sons inaudibles pour l’homme ; leur sensibilité olfactive est souvent si développée qu’elle est pour eux une source de connaissances que nous soupçonnons à peine ; leur acuité visuelle, si différente et souvent si supérieure à la nôtre, leur donne une image précise ; et que savons-nous de leur perception du temps et de l’espace ?
Que l’ouïe soit plus développée et perfectionnée que la nôtre, en voici un exemple vécu…Par un beau soir d’été, nous étions à l’affût, mon père et moi, le long d’un chemin forestier. Nous savions, pour en avoir découvert les traces et les fumées, qu’un grand cerf gîtait dans le secteur et nous espérions le voir au moment où il traverserait la route pour aller manger dans un pacage proche ou se désaltérer à la source qui le bordait. Nous étions couchés dans un fossé, bien camouflés par les fougères qui y croissaient. Une chevrette sortit du fourré, accompagnée de ses deux chevrillards ; elle s’attarda, brouta le long du chemin capricieusement ; quelques bouchées par-ci sur l’accotement, une feuille de berce par-là, trois brins de fétuque ensuite. Pendant ce temps, les deux faons simulaient un véritable concours de saut. Tout à coup, la chevrette leva la tête, tendit le cou, tapa un petit coup bref d’une patte antérieure : immédiatement les deux biquets s’allongèrent par terre, restant absolument immobiles. Nous aperçûmes alors, à quelque cent quarante mètres, une bête qui marchait lentement ; elle observa, tourna la tête à droite, à gauche, lentement. À son allure, nous le reconnaissions, c’était un chat, un magnifique chat sauvage. Prestement la chevrette disparut, suivie de ses petits.
Le félin s’approchait à pas précautionneux ; il s’arrêta à une centaine de mètres et commença à faire sa toilette. « Ne bouge pas, me murmura mon père, je vais inviter cette bête à nous rendre visite. » Il aspira brièvement un peu d’air entre ses lèvres fortement serrées, ce qui rendit un petit bruit imitant le cri de la souris. À l’instant, le chat resta immobile, une patte antérieure posée sur sa tête qu’il débarbouillait. Un second cri, il démarra soudain, accourant vers nous à grands sauts. Arrivé à notre hauteur, à trois mètres, sur le côté opposé du chemin, il fit un crochet inattendu à angle droit et plongea vers la figure de mon père, qu’il ne manqua que de quelques centimètres et, d’un bond prodigieux, il disparut dans le fourré. « Comme quoi, me dit mon paternel instructeur, son ouïe lui a permis d’entendre un cri de souris à cent mètres, l’a renseigné en même temps sur l’exacte direction et la juste distance. » Ce chat, nous l’avons su après, était une femelle qui élevait et éduquait sa nichée dans un aqueduc ; elle venait d’en sortir quand nous l’avions aperçue. Quant au cerf que nous attendions, le vieux madré ne sortit que lorsque la nuit fut tombée. Nous avions dû faire preuve de beaucoup de patience pour pouvoir le retrouver et l’admirer. Il tenait ses quartiers d’été dans les taillis de la Haie du Larron. À l’approche du brame, il disparut, nous faisant perdre l’espoir de le revoir. Son trophée aurait certainement intéressé plus d’un chasseur.
Chaque espèce possède des qualités spécifiques. L’animal sauvage – et ce terme n’est pas péjoratif – jouit d’une grande liberté, mais comme tout ce qui vit, il est conditionné par son environnement et par les espèces avec lesquelles il cohabite. Il est doté d’un instinct merveilleux, dont toutes les réactions tendent vers le bien et la conservation de l’espèce.
L’animal en complète liberté connaît rarement des troubles de santé, des malformations et des maladies. Alors que celles-ci sont souvent dues à une carence ou un déséquilibre dans l’alimentation, les animaux de nos forêts savent trouver instinctivement les plantes médicinales qui assureront leur guérison, et font alors l’objet de leurs recherches et de leurs déplacements.
Il est certain que l’étude approfondie de ce qu’ils mangent permettrait de connaître mieux la valeur nutritive et curative optimale des nombreuses plantes, selon l’endroit ou l’heure où elles sont absorbées, selon la saison ou leur stade de développement. Cela est vrai pour beaucoup d’animaux et j’ai remarqué que les cervidés font certainement des cures de plantes : dérogeant à leurs habitudes nocturnes, ils en consomment certaines en plein soleil et ils ne le font jamais sans raison. Ces bêtes refuseraient certainement l’absorption de maints médicaments que l’on nous propose, souvent à des prix scandaleux : nombreux parmi ceux-ci sont plus riches de contre-indications que d’effets bienfaisants.
À suivre.