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6 décembre : une journée fantastique !
Je me souviens d’une saison de l’année où l’ombre envahissait tôt les demeures. Si peu qu’on s’attardait à la sortie de l’école, on la trouvait installée chez nous sans façon. Comme une bête sournoise, elle s’écartait des lampes, rôdait au fond du corridor et paralysait le jardin violet. Elle poussait son poitrail gris tout contre le ciel où, pris de panique, les nuages s’enfuyaient. Là-bas pourtant subsistait encore un peu de couleur. Des vapeurs enflammées luttaient avec des commençantes ténèbres et teignaient l’horizon d’un rouge de braise. « Regardez ! disait maman. Saint Nicolas chauffe son four, il va cuire ses couques. Il est temps de chanter pour lui, mes enfants ! » Et d’entonner la célèbre invocation : « Ô grand saint Nicolas Alors, tout prenait un autre air : les choses de la nuit ne faisaient plus peur. Ce meuble qui craquait, l’âne de saint Nicolas n’y avait-il pas appuyé son sabot un instant ? Cette plainte si désolée, si lointaine, plutôt que la voix du loup, n’était-ce pas celle de Hanscroufe* gémissant de ne pouvoir fouetter personne ? Et cette porte qui s’ouvrait toute seule, en grinçant un peu, béante sur le noir du vestibule, n’allait-elle pas livrer passage à quelque pluie magique : noisettes vernies, bonbons roses, nic-nac étoilés de sucre, qu’il n’y aurait plus qu’à ramasser en criant bien fort : « Merci saint Nicolas ! ». Le sourire mystérieux de maman donnait à tel petit matin de novembre on ne savait quel air de fête. Tout près de la cuisinière en fonte émaillée où ronflait le feu qu’elle venait d’allumer, nos souliers alignés se garnissaient de maintes gâteries. Avec leurs uniformes de chocolat, les sujets aux figurines camuses fondaient sous les langues gourmandes, et les petits cochons de massepain n’avaient guère le temps de grogner quoi que ce soit. Les cigares fourrés de crème blanche se fumaient plus vite que ceux de papa, tandis que les gros sous enveloppés de papier doré ne garniraient jamais aucune escarcelle. Mais tous ces présents de saint Nicolas nous annonçaient la proximité du 6 décembre, c’est-à-dire la plus belle des fêtes. Ah ! Ce matin d’hiver entre tous béni ! Qui ne se revoit, la main sur la poignée de la porte, au seuil de ce qu’on appelait encore non pas le « living » mais « la chambre » ? En pyjama, en chemise de nuit, on avait dégringolé l’escalier qui avait compté, semble-t-il, bien plus de marches qu’à l’accoutumée ! Et maintenant, le cœur battant devant la porte close : saint Nicolas avait-il trouvé notre cheminée, ce passage naturel pour visiteurs célestes ? Figurions-nous, à la petite place que ce soit, dans son répertoire d’enfants sages ? Et son âne avait-il apprécié nos carottes, bien apprêtées hier dans le plus beau plat ? Enfin, on ouvrait la porte, et c’était, se révélant à nos yeux émerveillés, le miracle du rouge et de l’or brillant sur les albums, du vert frais, du bleu vif, du rose tendre, de l’orange lumineux éclatant du massepain, du chocolat, des noix, des mandarines, tout ce chatoiement de couleurs éclairant le terne matin de décembre, attestant à lui seul l’irruption du surnaturel au cœur de notre logis… Ainsi, le vrai saint Nicolas, ce n’est pas la légende des enfants mis au saloir par un méchant boucher et ressuscités par l’évêque de Myre (en Lycie), mais bien que le grand Saint nous ait donné cette journée. Enfant, j’y croyais fort, d’autant qu’un soir de décembre, peu avant sa fête, on frappa à la porte d’une mystérieuse façon. Le personnage qui s’encadra dans l’ouverture portait barbe blanche et bouclée et cheveux floconneux où semblait s’être emprisonnée l’averse de neige. Un drôle de chapeau triangulaire, une robe rouge, une chasuble rehaussée d’or, une canne solennelle et fort recourbée qui semblait l’embarrasser un peu : c’était saint Nicolas lui-même. De ses mains gantées de blanc, il nous souleva à tour de rôle, nous les enfants, jusqu’à ses bonnes joues de grand-père. Puis il repartit, s’effaça dans la nuit. C’était, de fait, mon propre grand-père, je ne devais l’apprendre que bien plus tard… *Hanscroufe : père Fouettard |
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