Hommage à un G.I. qui a tout donné

Dans mon livre Du Sang, des Ruines et des Larmes – Chenogne 1944-45, je donnais quelques renseignements succincts sur les soldats américains qui avaient été tués à Chenogne. J’avais notamment parlé de James Cust, ce jeune gars de 19 ans qui avait attaqué la première ferme importante de Chenogne, et qui l’avait payé de sa vie. Eh bien, j’ai reçu, en cette troisième semaine de septembre, une visite émouvante, celle du frère cadet de James. Eric Cust, 78 ans, venu tout spécialement du New Jersey pour remettre ses pas dans ceux de son frère, quelque soixante ans plus tard.

Ce ne fut pas bien difficile ! Je l’ai donc emmené successivement au «Poteau de Morhet», à Jodenville,  à Poisson Moulin… pour terminer à Chenogne, à l’endroit précis où son frère fut tué. Eric Cust a été reçu de manière impromptue, mais néanmoins très amicale et très chaleureuse par les occupants actuels de l’ex-ferme Burnotte, Géraldine et Dimitri Galasse entourés de quelques membre de la famille.

Éric et James Cust
 

Après avoir passé une heure en leur bonne compagnie et s’être recueilli devant le monument aux victimes civiles de Chenogne , Eric Cust est allé visiter le modeste mémorial à Robert Fordyce, compagnon d’armes de son frère. Il y a terminé son après-midi, devant un verre de vin, en racontant quelques épisodes de la vie de son frère, évoquant sa famille et sa personnalité.

James Oliver Cust est né le 6 juin 1925 dans le Bronx à Ney York. Son père et sa mère étaient des immigrés de fraîche date. Ils étaient nés tous les deux en Grande-Bretagne, s’y étaient rencontrés et mariés, avant d’émigrer aux états-Unis. James Cust fut donc élevé dans le quartier populaire du Bronx, NY. Dès 14 ans, comme la plupart des jeunes Américains, James commença à travailler pour financer ses études.
Il s’engagea comme meneur de chevaux dans un manège de Coney Island et, parallèlement, suivit les cours de la Bronx Sciences High School. Il changea assez vite de boulot pour devenir serveur dans un restaurant. à l’âge de 16 ans, il était déjà « chef de rang », tout en continuant ses études scientifiques. Décrit par son frère comme un garçon brillant, sérieux, consciencieux et dur au travail.  James se destinait à l’université. Malheureusement, la guerre éclata et après Pearl Harbour, devançant l’appel, James s’engagea dans l’armée.

Comme simple soldat
 
En 1942, il fut désigné pour suivre les cours destinés à former de futurs officiers d’élite, au College of Puget Sound, à Tacoma dans l’état de Washington. Mais, et pour son plus grand malheur, ce programme ASTP dut s’interrompre avant son terme car l’armée manquait cruellement de fantassins. Notre pauvre James se retrouva donc comme des dizaines de milliers de ses camarades mutés brutalement, comme simple soldat,
à la 11e division blindée, plus précisément au 21e bataillon d’infanterie blindée. à partir de là, son destin se confond avec celui de la 11e jusqu’à ce funeste 1er janvier 1945. John Fague, son meilleur ami, raconte ce que furent les dernières heures de James Cust :

Pour la troisième fois, cette nuit, Cust et moi eûmes à creuser notre trou. Certains gars eurent la veine de trouver des foxholes qui avaient été abandonnés par les hommes de la 9e division blindée lors de leur retraite, mais nous n’eûmes pas cette chance. Nous nous mîmes donc à l’ouvrage.
Cust était si épuisé qu’il ne pouvait plus creuser. Il se laissa tomber dans la neige en me disant qu’il se fichait de savoir s'il allait mourir ou pas.
Il ne pouvait plus, un point c’est tout ! Je ne me sentais guère mieux que lui mais je me mis quand même à piocher le sol, en faisant comme si j’avais retrouvé du courage. Quand j’eus creusé un peu, j’encourageai Jim à prendre sa pelle pour m’aider et je réussis à l’intéresser quelque peu à mon projet. Quant nous eûmes fini de creuser, et alors que nous étions épuisés, frigorifiés, apeurés, Jim me dit : « S’il m’arrive quelque chose de grave, j’aimerais bien que tu ailles raconter ma mort à ma famille, après la guerre.
– D’accord, lui répondis-je. à condition que tu me promettes d’en faire autant pour moi. » Et, avec un peu de solennité, nous nous fîmes la promesse réciproque de rendre visite à la famille de l’autre, si jamais…

Le lendemain matin

La source du tir ennemi qui immobilisait notre avance fut finalement localisée dans une grosse maison en pierre juste en face de nous. Nos chars tiraient sur le bâtiment à moins de trente mètres et quelques trous béants parsemaient les murs.
C’est alors que le sergent de peloton désigna plusieurs d’entre nous pour avancer vers la maison et y lancer des grenades. Avec James Cust, nous fîmes un grand bond en avant et nous allâmes nous accroupir le long d’un mur. Jim fit une première tentative en lançant une grenade vers une fenêtre du premier étage. Dans sa précipitation, Jim rata la fenêtre et la grenade retomba sur le sol. Jim plongea sur le sol, le long du mur et la grenade explosa à moins de trois mètres de lui. Les éclats explosèrent surtout vers le haut et la vie de Jim fut miraculeusement épargnée pour quelques minutes de plus. Ce fut la dernière fois que je vis Jim vivant.
Comme Jim avait manqué son coup, je m'avançai à mon tour, j'enlevai la goupille de ma grenade et je la lançai vers la même fenêtre. Mais j'étais probablement aussi nerveux que Jim et je manquai, à mon tour, l'objectif. La grenade retomba évidemment par terre et je plongeai aussitôt dans un encadrement de porte pour me mettre à l'abri de l'explosion. Je pris une autre grenade et je recommençai ma tentative. Je manquai de nouveau et je replongeai, une fois encore, dans mon encadrement de porte. J'étais un bleu au combat et jamais je n'aurais dû essayer d'atteindre une fenêtre d'un étage avec ma grenade. J'appris plus tard qu'il eût été préférable de la laisser tomber par le soupirail de la cave. J'aurais eu plus de succès car les Allemands se cachaient plus souvent dans les caves qui offraient de meilleurs abris contre les obus.
Le sergent Ferguson me cria l'ordre de me retirer de la maison pour permettre aux chars de la bombarder une fois de plus. Nous étions couchés derrière une haie sur le côté de la maison quand je vis plusieurs de nos hommes se retirer à toute vitesse des abords de la bâtisse. Mon copain Cust fut de ceux qui n'eurent pas la chance de pouvoir battre en retraite... Il se souleva sur les bras et retomba lourdement en arrière. Une balle l'avait atteint à la tête.
Dans la fureur et la confusion de l'action, je n'avais pas vu que Jim avait été tué et j'ignorais aussi que le tir mortel était venu du soupirail près duquel nous nous étions couchés. Un peu après, je demandai au sergent où Cust se trouvait. Il me dit que les «Krauts» l'avaient eu et qu'il gisait près de la haie. Je ne pouvais pas croire qu'une telle chose était arrivée à mon copain. Je me ruai vers un corps couché près de la haie. C'était bien Jim, mais le garçon gisant dans la neige n'avait que peu de ressemblance avec le Jim que j'avais si bien connu. Son visage avait cette terrible expression de ceux qui ont connu une mort violente. Ses yeux étaient vitreux, comme s'il regardait quelque chose très, très loin. Ses dents étaient apparentes, les lèvres retroussées; cela ne ressemblait pas du tout à Jim, vivant. Le Jim que j'avais connu m'avait quitté et je m'en retournai tristement, abandonnant ce corps sans vie dans la neige.

Extraits de Du sang, des ruines et des larmes, R. Marquet, Weyrich éd., 2004 (www.weyrich-edition.be )

Retour au pays

James O. Cust, le « foxhole buddy » de John Fague, bien que tué sur le coup à Chenogne, le 1er janvier 1945, ne fut déclaré mort, dans un premier temps, que le 3 janvier 1945 à Rondu. Ce n’est qu’au moment de son inhumation à Grand Failly que la date officielle de sa mort fut corrigée sur les documents d’enterrement.
Ses parents choisirent l’option du rapatriement du corps de leur fils. Mais, ulcérés par la mort injuste de leur unique enfant, dans une guerre où ils estimaient qu’il n’avait rien à faire, ils refusèrent tout honneur militaire lors des funérailles prévues en décembre 1948. Qui plus est, ils précisèrent qu’ils ne voulaient pas que le drapeau américain couvre le cercueil de leur fils. Ils marquaient ainsi leur désapprobation à l’égard de leur pays qui avait envoyé leur fils mourir si loin, si jeune.
Est-ce la visite de John Fague qui leur fit changer d’avis ? On ne sait pas ! Car John Fague tint la promesse qu’il avait faite à Jim de rendre visite à ses parents s’il venait à être tué. Dès son retour aux U.S.A., après sa démobilisation, John rencontra les parents Cust (en 1946) pour leur parler des derniers instants de leur fils. Il leur avait déjà écrit à plusieurs reprises. Toujours est-il que Harold et Bridget Cust changèrent d’opinion. C’est donc avec une escorte militaire et le cercueil recouvert du « Stars and Stripes » que James Cust fut définitivement inhumé au cimetière « Gate of Heaven » (Porte du Paradis) à Mount Pleasant dans le comté de Westchester état de New York, le
14 décembre 1948.  Le corps avait auparavant transité par Anvers et avait été transporté, en même temps par le même bateau (le U.S.A.T. Carroll Victory) que son voisin de tombe à Grand Failly et frère d’armes, Carl Petersen.
Maintenant que son frère Eric est venu se recueillir à l’endroit de sa mort – premier et unique membre de la famille à l’avoir fait –, nous avons l’impression qu’une sorte de boucle est bouclée et que nous pouvons enfin regarder la mort de James Cust, non plus seulement comme une perte cruelle et irréversible, mais aussi comme un geste d’espoir et surtout comme un appel à notre devoir de mémoire. Puisse cet article y contribuer!

 

R. Marquet