Bientôt nicheuse chez nous ?

Début mai, des ornithologues découvrent un couple de grues cendrées en Ardenne. Un peu plus tard, les échassiers paradent. Un espoir fou naît sur le plateau de Saint-Hubert…

 

Grues cendrées
 

 

Quand le plus lourd des échassiers d’Europe, connu surtout pour ses vols migratoires impressionnants ponctués de coups de trompette, se pose en Belgique, c’est toujours un grand moment pour ceux qui en sont témoins. Cela n’a lieu qu’occasionnellement pendant la migration. Rares sont les cas d’hivernage.
Quand c’est un couple qui prend ses quartiers d’été en Wallonie, à deux pas de chez nous, ça devient un événement extraordinaire, inédit et inespéré… C’est pourtant ce qui vient de se produire cette année. Un matin de début mai, un ornithologue, occupé à des recherches dans le cadre de l’Atlas des oiseaux nicheurs de Wallonie ,découvre un couple de grues cendrées dans une zone ouverte du plateau de Saint-Hubert. Le soir même, les oiseaux sont observés en parade : ils se font face, jettent leur cou  sur le dos… Bref la danse bien connue de ceux qui fréquentent les impressionnants sites de rassemblement hivernal comme le lac du Der (France).

 

Grues cendrées
 

 


La parade est observée régulièrement pendant deux semaines, sur deux ou trois sites que les oiseaux fréquentent tôt le matin et tard le soir. Par après, des simulacres sont encore occasionnellement notés. Mais les échassiers sont terriblement discrets : même les gardes en permanence sur le terrain ne les voient pas souvent.
En journée, les grues se rendent sur des zones agricoles éloignées généralement de 7 ou 8 kilomètres pour s’y nourrir.
Depuis début juillet, les oiseaux n’ont plus été observés. Il n’est pas impossible qu’ils se soient retirés dans un lieu secret et inaccessible pour y effectuer la mue. En effet, chez cette espèce, l’ensemble des rémiges tombe d’un coup, rendant le vol impossible en attendant les nouvelles plumes.
Les grues ne se sont pas installées n’importe où. Le plateau de Saint-Hubert fait l’objet depuis 2003 d’un programme Life-Nature.

 

Grues cendrées
 

 


Le fonds européen Life permet la réalisation de projets de grande envergure pour la restauration d’habitats et la protection durable d’espèces d’intérêt communautaire. Pas moins de deux millions d’euros sont ici consacrés à la restauration des tourbières. Des effets très positifs sont attendus entre autres sur la cigogne noire, la pie grièche grise, la bondrée ou la cordulie arctique… L’espoir de retours d’espèces comme la bécassine, le hibou des marais, le busard Saint-Martin ou l’engoulevent motivent aussi les acteurs du projet. Mais la grue, nul n’aurait osé la rêver !
On peut parler de stationnement plus long que la normale. Faut-il maintenant parler d’installation ou de passage prolongé ? Gérard Jadoul, coordinateur du projet Life, se montre prudent. Une chose est claire : les observations de grues tardives, en mai, se sont mutlipliées ces dernières années. Les oiseaux n’attendaient peut-être plus qu’un site favorable.

 

Magasine Natagora
 

Aucune trace de nidification ancienne de la grue n’est connue en Belgique. Par contre, l’espèce a niché en France jusqu’au xixe siècle. Aux Pays-Bas, elle aurait niché jusqu’au xviie siècle. La protection des sites et l’aide apportée aux populations depuis quelques décennies portent leurs fruits avec l’augmentation des populations.
Si l’on regarde les cas de réinstallation à l’étranger – la France et les Pays-Bas ont connu respectivement leurs premières nidifications récentes de l’espèce en 1985 et en 2001–, on constate que l’on a d’abord des individus mi-erratiques, mi-fixés pendant une période d’un ou trois ans avant la nidification. Comme tous les grands oiseaux, les grues atteignent tardivement leur maturité sexuelle, soit vers l’âge de six ans. L’éventualité d’une nidification future ne peut donc être exclue.

 

Louis Bronne

(Sources : Natagora, le magazine couleur nature, n:9, sept. oct. 2005)

Des retours à prévoir ? 

Le projet Life dont Gérard Jadoul est le coordinateur peut être vu comme un prototype de ce qui devrait se faire sur d’autres sites Natura 2000. « Si Natura 2000 se fait comme il se doit, explique enthousiaste Gérard Jadoul, on devrait voir d’autres retours d’espèces. » Les naturalistes pourraient donc être amenés dans les années à venir à repérer des espèces remarquables ou à tout le moins nouvelles… Puis il tempère son enthousiasme : « Il est cependant primordial qu’ils adoptent un comportement adéquat. » La première chose à faire est de ne pas le crier sur tous les toits : « S’ils l’annoncent à cor et à cri sur Internet, l’info arrive rapidement à un paquet de gens passionnés… mais aussi à des passionnés nettement pervers. » Et d’illustrer ces perversions par le vol d’œufs de cigogne noire constaté l’an dernier dans un nid qu’il suit ! Le mieux en cas de découverte majeure est de prévenir directement le chef de cantonnement de la Division Nature et Forêt (DNF) de la Région wallonne qui prendra les dispositions nécessaires. Il est d’autant plus important au début d’être discret que situation nouvelle rime généralement avec absence d’outils efficaces pour la contrôler.
Dans le cas particulier de la grue, il s’agit d’un événement unique, qui ne pourra malheureusement pas s’étendre comme ce fut le cas pour le faucon pèlerin, la cigogne noire, le grand-duc ou le lynx. Très peu de sites wallons semblent pouvoir convenir à l’espèce. Par conséquent, « chaque erreur se payera cash », conclut-il. Si nidification il devait y avoir, la zone devrait être totalement fermée, à l’instar de ce qui se fait dans les Hautes Fagnes où les zones de classe C (présence humaine interdite) sont probablement une des conditions de la survie du tétras lyre.
 

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