Sise à Bastogne, l’ASBL Musée en Piconrue défend le patrimoine des arts religieux et croyances populaires en Ardenne et Luxembourg.2006 est l’occasion d’une splendide exposition et de la publication de son catalogue de grande qualité.
Comme le souligne André Neuberg, administrateur délégué de l’ASBL, depuis 1986, le Musée en Piconrue s’est attaché à mener des enquêtes ethnologiques, à réaliser et susciter des recherches. Il conserve, communique et expose les pièces, les objets et témoignages accumulés avant tout «à la fin d’études, d’éducation et de délectation». Tout un programme ! Aujourd’hui, en 2006, le Musée, c’est notamment, des réserves et des locaux techniques, une vingtaine de salles, espaces et galeries d’exposition, vingt et une expositions annuelles à thèmes qui se sont succédé de façon ininterrompue, des contributions, articles et études de plus de deux cent cinquante collaborateurs et spécialistes, soit plus de douze mille pages publiées par le Musée et touchant l’ensemble de l’Ardenne et du Luxembourg historique. Un bestiaire florissant Du 01.07 au 31.10.2006, le Musée proposait une exposition Bestiaire d’Ardenne accompagnée d’un catalogue grand format, riche d’une quarantaine d’articles superbement illustrés. Pour Jean-Marie Doucet, auteur d’un article introductif à l’ouvrage, sans doute parce que la présence des animaux, sauvages ou domestiques, y a été plus intense qu’ailleurs, l’Ardenne, grand domaine de chasse et de vie religieuse, a contribué elle-même, de manière significative, à l’enrichissement de ce bestiaire universel, surtout durant la période médiévale. Précisons que l’Ardenne dont il est question recouvre ce vaste territoire qui, au Moyen âge, s’étendait de la région de Stavelot-Malmedy jusqu’à la Meuse française et que les auteurs y ont inclu dans son intégralité l’ancien duché de Luxembourg. L’homme du Moyen âge a souvent assigné l’animal à une fonction tout à la fois de repoussoir, de miroir, d’ennemi et d’allié. Religieux ou profane, ce bestiaire, d’une grande richesse et d’une profonde complexité, a survécu aux aléas de l’histoire. Il s’est transmis jusqu’à nous en s’enrichissant sans cesse de thèmes nouveaux. Il a inspiré une iconographie qui orne toujours nos églises, comme celle typiquement ardennaise du loup bâté de saint Remacle. Il s’est également perpétué dans le folklore et la littérature populaire, sujet qui mériterait d’être étudié dans de futures publications. En 318 pages, l’ouvrage se propose de tracer un historique de la présence et du rôle de l’animal dans l’imaginaire de l’homme. En six chapitres, l’ouvrage invite d’abord le lecteur à voyager en compagnie des animaux et divinités en Luxembourg au temps gallo-romain ; puis d’évoquer les animaux de la Bible ; d’aborder les animaux dans l’imaginaire médiéval ; de traquer l’animal dans l’iconographie des saints ; de le repérer ensuite dans l’architecture sacrée avant de clôturer l’ouvrage par l’animal et l’homme contemporain. Relevons quelques articles particulièrement originaux : «La licorne de Beho» par Thierry Scholtes ; «Bestiaire héraldique en Luxembourg» par Paul Sanglan ; «Saint Celse protecteur des chevaux au Luxembourg» par Michel Schmitt ; «Le premier cerf de Saint-Hubert ?» par Olivier Donneau ; «Gargouilles en terres luxembourgeoises» par Pierre-Paul Dupont ou encore «La foire de Libramont, ou le bestiaire technicisé» par Jean Hermesse. Immense tâche que d’évoquer un univers aussi vaste et varié! Ce bestiaire éclaire magnifiquement un grand nombre de facettes tout en donnant l’envie d’investiguer davantage. Il contribue en tout cas pleinement à sa mission d’étude, d’éducation et de conservation d’un patrimoine populaire inestimable. Pour conclure, redonnons la parole à André Neuberg : «Tout ce patrimoine accumulé et désormais préservé, il nous reste à le livrer clé sur porte aux générations futures. Ce ne sera pas tâche facile. À bien des égards, la société actuelle a perdu les codes de lecture de notre trésor, dont les joyaux, à ses yeux, ne sont plus que des pièces de musée, belles sans doute, mais énigmatiques, voire intelligibles, et qui semblent parler une langue morte. La vie, qui naguère animait ces objets et leur donnait un sens humain profond, cette vie-là s’est éteinte et elle n’est plus inscrite, de nos jours, dans la mémoire collective. Piconrue va devoir s’attacher à la ressusciter. Il lui faudra «faire parler» ses collections dans un langage muséographique contemporain et dynamique. C’est le grand défi à relever si notre musée veut partir à la conquête du public du xxie siècle.» Ne doutons pas que la qualité de ce catalogue «fera parler» de Piconrue dans toutes les bonnes librairies.
P. Dabe