| 23 février 2005 - n°254, 255, 256, 257 et 258
En 1944, comment Neufchâteau échappa à une deuxième occupation nazie…
La 28e division d'infanterie, commandée par le général Norman COTA (Robert Mitchum dans Le jour le plus long), est bousculée par les Allemands dans le grand-duché de Luxembourg, et elle se voit contrainte de retirer son P.C. de Wiltz pour l'établir à la gendarmerie de Sibret. Cela se passe le 19 décembre 1944, au soir. La nuit du 20 au 21 décembre, l'avant-garde de la 5. Fällschirmjäger Division arrive aux abords de Sibret, sur la route de Neufchâteau, et livre combat pour les premières maisons du village. Les Allemands sont repoussés mais ils vont bientôt trouver du renfort avec l'arrivée de l'Aufsklärungsabteilung (commandé par le major Kunkel) de la 26.Volksgrenadier Division. Une attaque conjointe des deux unités, vers six heures du matin, rejette les Américains encore un peu plus en arrière. Le général Cota aura beau parcourir les rues du village, pistolet au poing, pour rameuter les employés, cuisiniers et autres conducteurs, rien n'y fera et la 28e division devra se résoudre à quitter les lieux pour Jodenville, dans un premier temps, pour s'installer finalement à Vaux-les-Rosières, où elle établit un nouveau P.C. Juste avant ces combats, le général Middleton qui, depuis Bastogne, commandait le VIIIe corps, avait jugé plus prudent de déménager et d'installer son nouveau quartier général à Neufchâteau. Les rescapés de la 28e – qui ne sont pas plus de 250 – vont tenter de défendre Vaux-les-Rosières. Heureusement pour eux et pour les Chestrolais, un bataillon de chasseurs de chars, le 602nd Tank Destroyer Battalion, arrive à la rescousse le 21 décembre vers 13 heures. à Neufchâteau, ce bataillon installe son P.C. et disperse ses véhicules blindés, des M18, comme suit. La compagnie A (capitaine Oliver) envoie trois groupes de blindés aux endroits suivants : un groupe conduit par le lieutenant Parnell sur la route de Vaux-les-Rosières (vers Bercheux), un autre groupe dont le lieutenant Altergoot a pris la tête, s’installe aux environs de Molinfaing et enfin, un troisième, un groupe conduit par le lieutenant Whitman, se plante à l'entrée de Neufchâteau, précisément à Longlier. L'action de retardement de ce triple échelon blindé permit, avec un coup de pouce involontaire des Allemands, au reste des éléments du quartier général du VIIIe corps de rallier Neufchâteau, ainsi d'ailleurs que l'établissement ferme du P.C. de la 28e division dans la ville. Pour la petite histoire, c'est son quatrième P.C. en trois jours ! Car Vaux-les-Rosières était tombé et les fantassins de la 28e division avaient dû, à nouveau, se replier jusqu'à Neufchâteau. Neufchâteau aurait donc été
sauvé de l'occupation ennemie par l'action conjointe du 602nd Tank
Destroyer Battalion, du 110th Infantry Regiment / 28th Infantry Division
et par l'artillerie divisionnaire du VIIIe corps. Le premier facteur portait sur l'état physique des parachutistes allemands qui combattaient à pied et pratiquement sans dormir depuis leur franchissement de la vallée de la Sûre dans le grand-duché de Luxembourg, le 16 décembre précédent. Le deuxième facteur n’était,
ni plus ni moins, que les ordres que cette unité avaient reçus.
Ceux-ci étaient très clairs : elle devait défendre
le flanc sud de l'offensive allemande et s'établir en défensive
sur une ligne Sibret, Vaux-les-Rosières, Martelange. Elle n'avait
donc pas mission de s'emparer de Neufchâteau ! Et voilà, en quelques mots, comment
Neufchâteau s'épargna quelques jours d'occupation nazie superflue. Roger Marquet Sources :
Bien que le front fut très mince, Neufchâteau connut une intense activité, comme une ville qui serait située assez loin à l'arrière du front. On y trouva les postes de commandements de la 28th Infantry Division (du 22/12/44 au 2/1/45), de la 11th Armored Division (du 30/12/44 au 3/1/45), ainsi que de nombreuses unités d'intendance, d'unités médicales, d'unités de transports, d'ateliers de réparation, de douches mobiles, de boulangeries militaires, de bureaux de toutes sortes… On y assista aussi au passage de divisions entières qui montaient au front, comme la 17th Airborne Division, le 2 janvier, par exemple. Le trafic n'était pas toujours aisé à organiser, et ce, dès le début de l'offensive allemande, comme le montre cette photo prise vraisemblablement vers le 20 décembre 1944. (Photo National Archives, Washington D.C.).
Programme du 60e anniversaire de la bataille des Ardennes samedi 18 décembre 10h : départ du convoi (véhicules militaires) de Bastogne. 11h : arrivée des véhicules à Longlier. Accueil par le club d’Astronomie Centre Ardenne (Centre Alb. Claude). Après l’effort, le réconfort ! Dégustation vin chaud, soupe et pèket. (Info : G. Robert 061 27 76 59) 11h45 : départ du convoi pour Neufchâteau. Cortège en ville selon le circuit suivant : avenue de la Victoire, rue St-Roch, rue Franklin Roosevelt, rue Lucien Burnotte, avenue de la Gare, rue Jules Poncelet, rue des Écoles, rue Lieutenant Lozet, rue des Chasseurs Ardennais, place Charles Bergh, Espace d’Arenberg. Venez découvrir les véhicules militaires d’époque ! 12h : à l’Espace d’Arenberg, place Charles Bergh :
14h : regroupement du convoi au parking St-Roch devant l’œuvre Vers demain. Inauguration de la plaque commémorative en présence des autorités. 14h30 : retour des véhicules vers Bastogne via le circuit suivant : rue Saint-Roch, rue Franklin Roosevelt, rue Lucien Burnotte, avenue de la Gare, Longlier… Drink du 60e anniversaire à l’Espace d’Arenberg. Info : Syndicat d’initiative 061 27 89 56
Le jeu de la dame de trèfle : heurs et malheurs d’une reine déchue
Ce jeu, qui se joue à quatre et avec trente-deux cartes, de l’as au sept, nous est venu du voisinage germanique, au XVIIIe siècle déjà. Un écrit du début du XIXe siècle le présente comme le passe-temps favori des Liégeois. Dans cette région, on l’appelle la matche ; c’est le nom de dame de trèfle, la carte la plus haute. La carte la seconde est le spitch ; c’est le sept de l’atout. Ce jeu, qui a connu un succès exceptionnel, a débordé du territoire de la principauté de Liège pour gagner le Namurois, où on lui a donne plus souvent le nom de spitch, mais il n’a guère pénétré dans le Hainaut ni dans le Brabant wallon. La dame de trèfle a recueilli aussi les faveurs des Chestrolais, qui l’ont appelée la mèn’che, et qui ont compliqué passablement le déroulement du jeu. Voici quelles étaient les règles de ce jeu à Tronquoy. Les cartes les plus hautes (en wallon : lès marquantes) sont les dames et les sept. Voici quelle était leur valeur, par ordre décroissant :
On remarquera que l’ordre d’importance des couleurs n’est pas le même pour les dames et pour les sept. La valeur des autres cartes est la suivante, par ordre décroissant : as, roi, valet, dix, neuf et huit. Les trèfles sont habituellement atouts. On est obligé de « servir »,
de jouer dans la couleur entrée, avant de pouvoir couper. Les dames
et les sept ne sont pas considérés comme faisant partie
de l’une des couleurs. Ainsi, fournir une dame ou un sept de la
couleur entrée, ce n’est pas « servir », mais
c’est couper avec une carte « marquante ». Au début de la partie, on demande si l’un des joueurs ne veut pas réaliser un « seul », c’est-à-dire tenter d’emporter cinq plis. Celui qui propose un « seul » a le droit de choisir un autre atout que trèfle, l’atout habituel. Le « solo chelem », qui consiste à gagner les huit levées, s’annonce également au début du jeu et a la main. S’il n’y a pas de « seul » ni de « solo chelem », le détenteur de la mèn´che se fait connaître et cherche un partenaire avec qui remporter cinq plis. Pour cela, il « appelle » un as ou, s’il a les quatre as, un roi ; on ne peut « appeler » l’as de trèfle. Ce partenaire ne peut se déclarer ; c’est le déroulement de la partie qui le révèle. L’as demandé doit être fourni dès que sa couleur est jouée ; à partir de ce moment, le partenaire du détenteur de la mèn´che est connu. Lors du premier tour, pour améliorer ses gains, chaque joueur peut annoncer les cartes « marquantes » (dames et sept) qu’il a dans son jeu. La mèn´che n’est pas considérée comme une « annonce ». La partie est gagnée lorsque l’on a enlevé le nombre de plis fixé. Les plis remportés en plus ne rapportent rien. Chaque annonce de cartes « marquantes » au début de la partie double les gains ou les pertes. S’il y a eu trois annonces, les gains sont doublés trois fois. Ce jeu de la mèn´che était largement pratiqué dans toute la province de Luxembourg, de la Gaume jusqu’au Nord. À partir de la région de Champlon-Tenneville, on l’appelle la matche, qui est aussi le nom de la dame de trèfle, comme dans le nord-est de la Wallonie. Dans ces régions, le jeu se pratique également avec un grand nombre de cartes « marquantes » : les quatre dames, très souvent les quatre sept et parfois certains valets, un dix et un huit. Les noms donnés à ces cartes sont tout aussi originaux qu’à Tronquoy. En voici quelques-uns : à Charneux (près de Marche), les sept s’appellent zè, dèrik, mahon (ailleurs, on dit mac mahon) et lorin ; à Deux-Rys (dans l’actuelle commune de Manhay), où certains valets sont aussi des cartes marquantes, on parle encore du zéphirin, du floriyan et du florida. Dans le nord de la province, on pratique à la fois la « vieille matche », avec seulement deux cartes marquantes (la dame de trèfle et le sept de l’atout), et la « nouvelle matche », avec huit cartes marquantes ou parfois plus. Cette « vieille » manière de jouer était également connue en Gaume et dans le pays chestrolais, ainsi que l’ont révélé plusieurs personnes de Molinfaing. Le nom de la dame de pique, la mite, a été donné à un jeu assez semblable au « couyon forcé », en vogue principalement dans le centre et dans le sud de la province. Comme on l’a déjà dit, ce jeu de la dame de trèfle nous est venu des régions germaniques voisines. Et avec lui est venue une partie de la terminologie : le mot matche est originaire des régions rhénanes, tandis que mèn’che a été emprunté au luxembourgeois. Les autres noms des dames (mite, con’t’ ou coûne et cane ou canète) sont des adaptations de termes luxembourgeois. Remarquons que les emprunts n’ont pas été à sens unique : nos voisins germanophones de l’est jouent au kujong, qui ne peut cacher sa parenté avec notre couyon. La dénomination mac mahon permet de dater la vogue du jeu dans nos régions. Ce terme est clairement le nom du maréchal Edme de Mac-Mahon (1808-1893). On peut se demander pourquoi cet homme d’État français a retenu l’attention de nos ancêtres. C’est peut-être à cause de son rôle dans la guerre de Crimée, car les noms de lieu nous apprennent que cette guerre a eu un grand retentissement chez nous : Sébastopol a été attribué à un écart d’Amberloup et Balaclava est devenu un lieudit entre Longlier et Offaing. On sait également que nos régions ont suivi avec beaucoup d’inquiétude la guerre de 1870 et le siège de Sedan, à la suite duquel Mac-Mahon fut fait prisonnier. Une partie des autres termes spéciaux ont été pris dans le contingent des prénoms. Sauf zè (= Joseph) et lorin (= Laurent), ces prénoms étaient assez rares au XIXe siècle : dèrik, (= Frédéric), zéphirin (= Zéphyrin), floriyan (= Florian) ; florida (= Florida) est le seul féminin à avoir été détourné de son statut de prénom. Sans doute, attribuer aux cartes « marquantes » du jeu ces prénoms rares (à l’époque) répondait à un besoin de trouver des dénominations se signalant par leur valeur expressive. En tout cas, c’est encore cette valeur que l’on décèle aujourd’hui, à Tronquoy, dans les termes rikiki et pampan. Après avoir connu une vogue exceptionnelle pendant le XIXe siècle et la première moitié du XXe siècle, le jeu de la dame de trèfle, un jeu typiquement wallon, a presque disparu. Il subsiste encore ou il a subsisté jusqu’il y a peu là où des concours étaient organisés, par exemple dans la région de Mormont et de Villers-Sainte-Gertrude, où certains concours de « vieille matche » étaient richement dotés. Les cercles de pensionnés contribuent également à le perpétuer quelque peu. C’est ainsi que des membres de l’Amicale des pensionnés de Floreffe agrémentent encore leurs rencontres hebdomadaires dans la salle communale de parties de spitch, mais pour combien de temps encore* ? Jean-Marie Pierret Cette note est extraite d’une étude plus détaillée, réalisée avec M. Jean Brumioul, mon confrère de la Société de langue et de littérature wallonnes (Liège). Cette étude sera publiée prochainement dans le numéro spécial du 80e anniversaire du Bulletin des enquêtes du Musée de la vie wallonne (à Liège). Sans doute, certains lecteurs ont-ils gardé des souvenirs plus précis. Tous les renseignements complémentaires sont évidemment les bienvenus. Merci d’avance ! Mon adresse : avenue Demolder, 90 – 1342 Limelette, tél. 010 41 52 90. |
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